Ces deux personnages, le comte et le docteur, voyagent de compagnie, et ont donné rendez-vous, dans l'auberge du John Bread, au major... Que vous importe le nom de ce major? Ne vous suffit-il pas de savoir qu'il a promis de faire évader le dernier rejeton de la maison d'York, le comte de Warwick, que le roi Henri VII tient prisonnier dans la Tour de Londres? Lincoln et Simon sont deux profonds politiques, deux fortes têtes, qui ont imaginé d'organiser une insurrection au profit du jeune prince, ou plutôt à leur profit, et de le substituer à Henri VII, lequel fait évidemment le malheur de l'Angleterre.--Car enfin, dit Lincoln, je devrais être premier ministre.--Et moi, ajoute Richard, archevêque de Cantorbery.--On ne peut nier que ce ne soient là des raisons.

Mais, ô désappointement! le major arrive tout seul. Le comte de Warwick est mort de plaisir dès qu'il s'est vu libre. Que faire? Les trois conspirateurs sont trop avancés pour reculer; Lincoln le sent bien, et Richard aussi. Mais Lincoln est très-embarrassé, et Richard ne l'est pas du tout: un prêtre ambitieux ne connaît pas d'obstacles. Richard a remarqué que Lambert ressemble beaucoup au défunt: même âge, même taille, mêmes cheveux bruns et frisés, même voix de ténor, fraîche, timbrée et retentissante.--By God! voilà notre affaire. Quand on a besoin d'un prince et qu'on n'en a pas, il faut savoir en faire un.

Richard questionne adroitement Catherine, et apprend d'elle que Simnel n'a jamais connu son père, et que sa mère est absente, (Elle est allée chercher la dot promise au père John Bread.) Quel heureux hasard!--Écoutez, jeune homme: vous vous appelez Lambert Simnel, mais ce n'est pas votre vrai nom. Les temps sont accomplis, et nous sommes venus, ces messieurs et moi, pour vous révéler enfin votre destinée. Elle est belle, elle est haute, cette destinée! Vous êtes fils du duc de Clarence, le frère d'Édouard IV et de Richard III; vous êtes notre roi légitime, et nous avons tiré l'épée pour vous rendre votre trône et en chasser le Richemont, qui n'est qu'un usurpateur effronté.

Faut-il le dire? Lambert n'est plus tenté de crier: vive Lancastre! et change de convictions politiques avant même d'avoir changé d'habit.

Voilà Simnel devenu roi, ou du moins prétendant, et chef d'une belle armée. Chose merveilleuse! sa nouvelle position ne l'embarrasse pas le moins du monde. Il ne sait pas lire; mais, cela excepté, il sait tout, la géographie, l'histoire, l'administration, et surtout l'art de la guerre, dont il donne au fils du roi Henri VII des leçons théoriques et pratiques. Il le bat d'abord, et ensuite il lui explique catégoriquement pourquoi il l'a battu. Il suit à la lettre le système de Napoléon; Diviser les forces de son ennemi, et, le ruiner en détail. Ou plutôt, comme vous le voyez, c'est Napoléon qui n'a été qu'un plagiaire, et qui a volé Lambert Simnel. Enfin Lambert est le plus grand génie de l'histoire, et l'Opéra-Comique est le pays le plus merveilleux du monde.

Non-seulement Simnel sait tout sans avoir jamais rien appris, mais il a toutes les qualités d'un grand homme, toutes les vertus d'un héros. Aristide n'était pas plus juste, Cincinnatus plus désintéressé, Scipion plus chaste, et Bayard ne sera pas plus loyalement chevaleresque. Il faut voir avec quels égards il traite la duchesse de Durban, quand les hasards de la guerre le rendent maître du château de cette jeune, belle, riche et noble damoiselle! Tel est l'excès de sa galanterie, qu'il se ferait scrupule de la prier de le laisser seul, même lorsqu'il va s'occuper de ses intérêts les plus importants et de ses affaires les plus secrètes; et cela, de sa part, est d'autant plus méritoire, qu'il n'ignore pas que la duchesse est la fiancée du prince Édouard, son ennemi.--(Le prince Édouard est un fils dont l'Opéra-Comique a généreusement gratifié Henri VII et qui commande l'armée royale.)

Or, il est bon que vous sachiez que ce prince Édouard se trouvait au château de la duchesse au moment où Lambert en a pris possession. Ordre est donné de ne laisser sortir âme qui vive. Édouard, déguisé en fauconnier de la duchesse, tente de s'échapper, mais n'est pas assez leste, il est pris, et on l'amène à Simnel.--Pourquoi voulais-tu fuir?... Ah! je devine, tu voulais sans doute aller retrouver ta maîtresse. Sois tranquille, je vais te délivrer, car tu m'intéresses et notre situation est la même. Moi aussi, vaudrais bien n'être pas séparé de cette pauvre Catherine Bread, que j'aime toujours. Là-dessus, Catherine se présente avec son père. On voit que s'il est défendu de sortir du château, il est du moins permis d'y entrer. Que vient faire ici Catherine? Elle vient demander à son ancien amoureux s'il consent à ce qu'elle en épouse un autre, puisqu'il est vrai qu'un roi d'Angleterre ne peut épouser la fille d'un cabaretier. Simnel y consent bien à regret.--Et quel est-il, cet heureux mortel qui m'a succédé dans ton coeur?--Le voilà, dit la duchesse, en montrant le prince Édouard.--Ah!... Eh bien! mariez-vous, et surtout allez-vous-en bien vite, et que je n'aie plus le chagrin de voir votre bonheur.

Édouard ne demande qu'à obéir, et se croit déjà hors de danger, quand le comte de Lincoln, absent jusque-là, arrive enfin. Il connaît le prince et le fait arrêter. Mais Lambert n'est pas homme à profiter d'un pareil avantage. Il ne comprend la guerre qu'en face à face et à armes égales; il ordonne à Lincoln de mettre Édouard en liberté. Le comte trouve toutes ces idées fort excentriques, et refuse d'obéir. Lambert insiste, Lincoln s'obstine; tous deux enfin se fâchent, et le comte exaspéré tire son épée pour tuer Lambert. On l'arrête, et Lambert, qui tient à faire respecter son autorité, exige qu'il se mette à genoux pour demander sa grâce. A ce prix, mais à ce prix seulement, il lui pardonnera.--Je n'y tiens pas, s'écrie Lincoln.--Obéissez, lui disent tout bas ses deux complices; il y va du succès de notre cause.--Jamais! jamais! crie Lincoln de toute sa force; on me tuera plutôt!--C'est ce que nous allons voir.

Richard Simon est à sa droite, et le major à sa gauche. Tous deux à la fois tirent leur poignard, et Lincoln devient doux comme un mouton. Vous pouvez tout à votre aise, lecteur, le contempler agenouillé et suppliant, dans la gravure qui accompagne cet article et nous dispense d'insister davantage sur cette scène originale et piquante.

Lambert, comme vous voyez, met à la fois en liberté tous ses ennemis. C'est héroïque, mais peu prudent. Édouard se dispose il lui livrer bataille, et Lincoln s'occupe de faire la paix à ses dépens. Il va même jusqu'à changer traîtreusement tout son plan de bataille pour le faire battre. Lambert s'en aperçoit et fait pendre Lincoln par son ami le major, qui ne se fait pas beaucoup prier pour cela. «Ma foi, dit-il, il ne l'a pas volé!» C'est là toute l'oraison funèbre de cet aimable personnage.