La superstition populaire vit dans cette brusque interruption de la fête un sinistre présage. Elle ne se trompait pas: car, à quatre ans de là, les alliés occupaient la résidence favorite de l'Empereur, et le prince de Schwarzemberg donnait dans le parc de Saint-Cloud une dernière fête qui est restée tristement célèbre entre toutes.
Détournons nos yeux de ce tableau, et revenons à la fête du jour. Nous avons vu la grande cascade et le jet d'eau qui en sont le principal ornement, comme ils l'avaient été de toutes celles dont l'énumération précède. Gravissons maintenant le parc et allons visiter, sur le plateau qui le domine, le fameux monument renouvelé des Grecs, que l'on désigne sous le nom de Lanterne de Diogène. Voici, en abrégé, l'historique de cette curiosité, à la fois locale et exotique. M. de Choiseul avait rapporté de ses voyages en Grèce le modèle en plâtre du monument athénien que les archéologues nomment la lanterne de Démosthènes, et qui figure à l'Acropole. Le plâtre fut imité en terre cuite par les deux frères Trabocchi, avec une grande perfection. Ce travail, qui fixa l'attention universelle à l'Exposition de l'an XI, valut à ses auteurs une médaille d'argent. Napoléon le fit transporter à Saint-Cloud et dresser sur un obélisque élevé par M. Fontaine, au lieu où figurait jadis le belvédère, sur le point culminant du parc; seulement, lois de la mise en place de cette contrefaçon de l'antique, on substitua au nom primitif du monument celui de Lanterne de Diogène. Cette métonymie n'eut vraisemblablement d'autre but que de flatter l'Empereur: les courtisans, qui déjà pullulaient à Saint-Cloud, n'avaient garde de laisser échapper une si belle occasion d'insinuer finement que Diogène avait enfin trouvé dans cette résidence l'homme qu'armé de sa lanterne, il cherchait depuis si longtemps. Nous ne nous arrêterons point à discuter le mérite de cette ingénieuse allégorie; seulement, nous avons peine à croire que Napoléon eût pu être l'homme de celui pour qui Alexandre n'avait été qu'un importun et un parasol incommode.
Lorsqu'il passait la nuit à Saint-Cloud, la lanterne de Démosthènes ou de Diogène allumée était un phare qui, vu de Paris, annonçait à ses habitants la présence de l'Empereur au palais de cette résidence. On arrive par un escalier tournant jusqu'à cette façon de kiosque ou d'observatoire, d'où l'oeil embrasse un immense panorama que termine Paris à l'horizon, et sur les premiers plans duquel se détache, comme une ceinture verdoyante, ce parc où, comme l'a dit Marie-Joseph Chénier dans sa belle pièce de la Promenade à Saint-Cloud,
De ces bois toujours verts les masses imposantes,
Ces jardins prolongés qui bordent les coteaux,
Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux.
A tout prendre, la magnificence de ce coup d'oeil nous paraît être le grand mérite monumental de la lanterne en question. Elle montre mieux qu'un homme: elle montre la nature sous l'un de ses plus beaux, de ses plus riches aspects, et Diogène lui-même oublierait un instant sa recherche toujours déçue, s'il était appelé à jouir de cet admirable coup d'oeil.
Mais pendant nos pérégrinations historiques dans le parc, les ombres sont lentement descendues des collines. Voici la nuit. Déjà j'entends le mirliton qui résonne dans la grande allée des portiques. C'est l'instant le plus brillant, le plus solennel de la fête. Les arbres du parc s'illuminent; les orchestres forains retentissent; les saltimbanques s'égosillent; les monstres s'agitent dans leurs tanières de sapin et de toiles peintes; ils ont ordre de pousser des hurlements féroces afin de fasciner plus sûrement la foule. Les boutiques de jouets d'enfants, de macarons, de sucre-d'orge, mais surtout, mais partout, mais toujours, de mirlitons, ornent leurs devantures d'un brillant éclairage de quatre chandelles des six. Aimez-vous la danse? voici le bal de l'Étoile et celui de Morel qui vous ouvrent leurs portes et vous convient à des rigodons échevelés.--Avez-vous besoin de remonter votre ménage? Notre vieille amie, madame Leroy, va vous en fournir les moyens. Prenez des billets à la loterie qu'elle fait tirer incessamment à son innombrable clientèle. Moyennant dix billets de dix centimes chacun, vous serez bien malheureux si vous ne gagnez pas au moins une petite lasse de cinq sous. Nous connaissons des gens qui ne s'approvisionnent de vaisselle que chez madame Leroy. Sa porcelaine n'est pas précisément de Sèvres; elle est de Saint-Cloud; mais qui ne sait que Saint-Cloud et Sèvres, c'est tout un?
Cependant le mirliton fait retentir les airs de toutes les mélopées imaginables, depuis Malbrouck s'en va-t-en guerre, mirliton, ton-ton mirontaine, le Bon roi Dagobert, au Clair de la Lune, J'ai du bon Tabac, et autres motifs populaires jusqu'au grand air des Puritains et de l'ouverture de Guillaume-Tell. C'est au son de ce formidable pot-pourri que se termine la fête. Il serait à désirer pour les oreilles quelque peu sensibles qu'il put prendre fin avec elle, mais les accords très-peu parfaits résultant de la combinaison des divers cantabile ci-dessus se prolongent jusque par delà l'heure du départ, hélas! et même celle du retour. Les échos de la rue Saint-Lazare en frémissent; la Chaussée-d'Antin assourdie croit que Paris est appelé au triste sort de Jéricho, et plus d'un mirliton traîtreusement importé jusque dans le sein des familles justifie déplorablement par son ramage, les jours suivants, cet axiome qu'il n'y a jamais de bonne fête sans lendemain.