CHARLES DICKENS. (Voir p. 26)

ARRIVÉE A NEW-YORK.

UNE NOUVELLE CONNAISSANCE.

Une légère agitation s'était fait sentir sur la plage même de la terre de l'indépendance. Un alderman avait été élu à New-York la veille; ce qui n'avait pas peu aiguillonné la sensibilité des partis, les amis du candidat vaincu, ayant jugé à propos d'appuyer les immortels principes de la Pureté d'Élection et de la Liberté des votes en cassant un petit nombre de bras et de jambes, et en traquant de rue en rue un gentleman suspect, dans le bénévole dessein de lui fendre le nez. Ces gentillesses, folâtres écarts de l'imagination populaire, n'avaient cependant rien d'assez saillant pour qu'on s'en souvînt encore après le repos d'une nuit, si les étincelles ne s'en fussent rallumées pétillantes au souffle vivifiant de la publicité. La nouvelle était déjà proclamée, avec de perçantes clameurs, par une nuée de petits crieurs qui s'étaient abattus, non-seulement dans tous les carrefours, dans toutes les ruelles de la ville, sur son port, sur ses quais, mais qui, du tillac à la quille, avaient envahi, avant qu'il touchât terre, le bateau à vapeur, pris d'assaut par cette légion de hardis petits citoyens.

«Ici! ici! voilà le Tranche-au-Vif de New-York! vociférait l'un.--Voici le dernier numéro du Sicaire de New-York, criait l'autre.--Lisez, lisez le Pilori du jour! hurlait un troisième.--Voilà l'Inquisiteur du matin!--Voilà le dernier numéro du Mouchard des Familles!--Demandez, demandez l'Espion domestique!--Demandez le Rowdy de New-York! --Demandez le Vautour!--Voici le Charivari des États-Unis!--Tous les papiers de New-York, du premier au dernier! Demandez, demandez!

--Ici vous trouvez le compte-rendu de l'échauffourée patriotique d'hier, de l'émeute Locofoco (2), qui a remouché les whigs d'importance, et le récit véridique du procès des yeux pochés et enfoncés des boxeurs de l'Alabama, et l'histoire exacte du très-intéressant douel aux couteaux-poignards (3) de Bowie, de l'État d'Arkansas.--Voilà, voilà les nouvelles commerciales, les dernières modes et les derniers cours! Demandez, demandez!

Note 2: Ce sobriquet, donné au parti ultra-démocratique, et qu'il a accepté en Amérique (connue en France les Jacobins se firent nommer du nom de sans-culotte, qui leur avait été donné par mépris), a une origine assez obscure. On prétend que dans une assemblée mémorable du parti, les fenêtres étant ouvertes. un coup de vent éteignit les lumières, qui furent rallumées à l'aide d'allumettes nommées locofoco matches. Ce nom fut alors appliqué par les whigs au parti ultra-populaire, qui s'en pare comme d'un titre.

Note 3. Le duel avec les couteaux de Bowie est quelque chose de terrible. Ce Couteau, dont la lame recourbée et à double tranchant est large comme la main, donne la mort presque à coup sûr. L'inventeur de cette arme funeste, Bowie, est mort, tué par un de ses propres couteaux.

--Voici le Pilori! hurlait-on d'autre part, le Pilori de New-York! Voici un des douze mille numéros du Pilori de ce jour! Lisez, lisez les derniers cours de la Bourse et des marchés, et toutes les nouvelles du port! Lisez quatre colonnes de correspondance de la province, avec le récit détaillé du raout de la nuit dernière chez mistress White, et les observations particulières et anecdotiques du rédacteur sur toutes les grandes dames et beautés célèbres de New-York rassemblées à ce bal.--Voilà, voilà le Pilori! Demandez un des douze mille numéros du Pilori du jour: vous y verrez toute la coterie de Wall-Street, et toute la cabale de Washington en plein pilori.--Lisez, lisez le récit exact d'un grave délit commis par le secrétaire d'État dans la huitième année de son âge, communication obtenue à grands frais de sa nourrice. Voilà, voilà le Pilori! Achetez un des douze mille numéros de ce jour du Pilori de New-York. On y voit une colonne entière des noms en toutes lettres des citadins de New-York, leur conduite en regard!--Voici, voici l'article du Pilori sur le juge qui l'avait fait assigner comme pamphlétaire, son hommage au jury indépendant qui ne l'a point condamné, et l'énumération de ce qui, au cas contraire, menaçait les jurés.--Voilà, voilà le Pilori! toujours prêt, toujours prompt, toujours à l'affût! Achetez le premier journal des États-Unis; achetez un des douze mille numéros du Pilori du jour, tout frais sortant de la presse et encore en tirage. Demandez, demandez le Pilori de New-York!»

--C'est à travers ces organes éclairés et progressifs que les bouillonnantes passions de ma patrie se font jour, dit une voix presque à l'oreille de Martin.