Il ne cessa de regarder le lac qu'aux premières lueurs de l'aube. Il sauta à cheval, et parcourut avec fureur le rivage pour s'assurer si, par hasard, Rosalia n'avait point abordé, ou plutôt si la tempête n'avait point rejeté là un cadavre, il ne vit rien, n'entendit parler de rien. Au comble de son horrible joie, il espéra que son plan avait complètement réussi, et que le lac s'était refermé sur la victime et sur les traces de l'assassinat. Dans les premiers jours, il masqua ses remords sous une activité fébrile; il envoya aux environs s'informer si la tempête ou la crue des eaux n'avait mis personne en danger. Sous prétexte de surveiller les manoeuvres de certaines bandes qui infestaient la vallée Saint-Martin, il fit partir de divers côtés des batteurs d'estrade, qui devaient lui rapporter exactement ce qu'ils auraient entendu; mais personne ne lui parla d'une femme noyée. Il put donc s'écrier; «Enfin, tu as rendu le dernier soupir! Puisse ton agonie avoir été longue, aussi pleine d'angoisses que je le souhaite, et que tu l'as mérité! Puissé-je un jour, comme j'ai joui de ta mort, jouir de celle de ton infâme amant!»
Si on a une idée de la puissance sans frein des gouverneurs militaires en tout temps, et du désordre particulier de cette époque, où, pour débrouiller un dédale inextricable d'affaires, on rendit un statut qui défendait de rechercher les délits commis durant la guerre de Monza, depuis le 1er novembre 1322 jusqu'au 11 décembre 1329, on comprendra facilement comment personne ne demanda à Ramengo un compte juridique de la disparition de Rosalia. A ses subalternes il imposa silence; avec ses égaux il ne manqua ni de faux-fuyants ni de prétextes. Il répandit à Lecco le bruit que Rosalia avait été à Milan, qu'elle s'était échappée pour rejoindre ses parents dans l'exil; puis, enfin, qu'elle était morte, ainsi que son enfant. Il feignit d'en être désespéré, et cacha ainsi son crime sous d'impénétrables apparences, et garda son secret aussi bien que le lac, son unique confident.
Les années coururent. Après les événements que nous avons racontés, Pusterla épousa Margherita Visconti. Ramengo, comme client de la famille, assista aux pompes de la bénédiction nuptiale. A cette heure sainte, où le coeur bat sur la frontière de deux vies, entre les désirs du passé et les promesses de l'avenir, le bourreau de Rosalia se retraça le moment où cette vierge pure avait juré de l'aimer. Il vit ensuite la tendresse et la félicité répandre leurs fleurs sur les pas de Margherita; une jalousie féroce s'empara de son âme lorsqu'il vit Pusterla, cet ennemi abhorré, devenir l'époux d'une gracieuse enfant. Le bonheur dont il fut témoin, et qui naissait au milieu de ces pures affections domestiques, rouvrit, si jamais elle avait été fermée, la blessure qu'il n'avait reçue, comme il le pensait, que des mains de Pusterla. «Moi! disait-il, il m'a ravi une femme, un fils;--il a jeté dans mon coeur les fureurs qui le dévorent... et il est au comble de la félicité! Et quels charmes dans l'enfant que le ciel lui a donné! Oh! un fils! si j'avais pu avoir un fils! quelles joies ineffables! quelles riantes espérances! pouvoir aussi l'aimer, pouvoir éveiller aussi l'envie! et je n'en aurai jamais, non, jamais! C'est lui qui en est cause, et lui il a un fils, un enfant accompli, une femme, un modèle de beauté et de vertu! Oh! puissé-je un jour troubler ces vives jouissances! puissé-je porter à ses lèvres l'amertume du fiel dont il m'a abreuvé!»
Il y a tant de souplesse dans la haine, qu'elle sait prendre jusqu'aux apparences de l'amour. Soit que Ramengo se tût véritablement laissé captiver par la vertu et les charmes de Margherita, démon épris d'un ange; soit qu'il ne crût sa vengeance complète qu'autant qu'il aurait rendu à Pusterla l'outrage qu'il prétendait en avoir reçu, il commença à entourer Margherita de ses hommages; ses actions et ses paroles respirèrent la flatterie, et n'eurent d'autre but que de lui faire comprendre toute l'ardeur de sa passion: il poussa l'effronterie jusqu'à la lui déclarer ouvertement. Margherita se sentait trop élevée au-dessus de Ramengo, dont un secret instinct lui révélait la bassesse, quoiqu'elle ne connût point les crimes qu'il avait commis, pour que les grossières poursuites de cet homme troublassent sa tranquillité. Elle garda un profond silence, et il lui parut que le mépris était le juste châtiment de sa faute. Mais Ramengo n'était pas homme à s'avouer vaincu après une première défaite; il s'animait de plus en plus, peut-être par dépit, peut-être parce que, confiant dans son mérite comme ceux qui en ont le moins, il espérait, avec de la persévérance, remporter une victoire d'autant plus glorieuse qu'elle était plus difficile, en outre, il avait fermement résolu de commencer ses vengeances contre Pusterla, en déshonorant son lit; s'il n'y pouvait parvenir, il lui suffisait que les apparences y fussent, et que la malignité du vulgaire, en condamnant Margherita, troublât le sommeil de Franciscolo. «Cette femme, se disait-il, n'est-elle donc point comme les autres femmes? Quelle est celle qui n'agrée point l'hommage rendu à sa beauté? Oh! elle succombera, elle succombera! que l'occasion se présente seulement.»
L'occasion lui parut se présenter dans la circonstance que je vais dire.
Bien qu'elle ne fût pas encore aussi commune qu'elle le devint depuis dans le seizième, siècle et dans le siècle suivant, l'opinion courait alors qu'un homme pouvait pactiser avec les esprits infernaux, acquérir par là une puissance surnaturelle, quelquefois pour porter secours, le plus souvent pour nuire à ses semblables. On savait que les loups-garous et les sorciers pouvaient exciter et apaiser des orages. Il n'y avait pas une tempête qu'on ne leur attribuât. On en trouvait des preuves irréfragables dans les étranges apparences que prenaient les nuages en s'amoncelant, et dans lesquels l'imagination trouvait des figures de géants, de bêtes, de démons.
Les astrologues, classe de savants qui touchaient de fort près aux choses de la magie, donnaient des lois aux princes, qui faisaient dépendre des oracles de ces prophètes leurs actions, leurs guerres, leurs voyages. Toute maladie un peu étrange était attribuée à un sort, à un mauvais oeil; tous les maux qu'on ne pouvait expliquer ou dont l'homme n'avait pas le courage de s'accuser étaient considères comme l'oeuvre des sorciers. On croyait qu'ils s'assemblaient pendant certaines nuits, dans certains sites, pour tenir leurs conciliabules infernaux.
Toutes ces opinions ne germaient pas uniquement dans les têtes populaires; on pouvait même dire qu'elles ne s'étaient enracinées dans le peuple que grâce aux discussions et aux dispositions des chefs du peuple. Les républiques rendirent des décrets contre les enchanteurs; toutes les églises consacrèrent des formules pour les maudire et les conjurer. Les savants en faisaient l'objet d'une discussion sérieuse et en règle. Lorsque les tribunaux poursuivirent les délits de sorcellerie, la croyance aux sorciers prit le caractère de la certitude. Comment imaginer que la justice fût dans l'erreur? Ainsi réduite en système, cette opinion prit de la consistance parmi ceux qui prétendaient au titre de savant; d'un autre côté, propager dans le vulgaire par des bavards de tout habit et de toute condition, elle acquit une telle autorité, que le renom de blasphémateur et d'hérétique eût aussitôt atteint, ceux qui l'auraient révoquée en doute.
La puissance et le nombre des sorciers croissant en raison des persécutions dont ils étaient l'objet, les remèdes et les antidotes se multiplièrent. Pendant que la classe cultivée avait les conjurations et les bûchers, le peuple, sans recourir à de si grands et si atroces moyens, opposait superstitions à superstitions, parmi les remèdes les plus efficaces, on comptait surtout la rosée de la nuit de Saint-Jean. Qui avait été baigné de cette rosée, était assuré toute l'année contre les ensorcellements. Certaines herbes fleuries ou cueillies pendant cette nuit étaient la pierre de touche et la guérison des incantations. Cette croyance s'unissait à d'autres croyance analogues qu'il est inutile de commenter ici, mais qui ont laissé des traces jusque dans le siècle des machines à vapeur, tant en Italie que dans les pays étrangers. Dans tout le Nord, de la Suède à la Saxe et sur le Rhin, on allume encore de grands feux de joie pour la Saint-Jean. Un Anglais se trouvant en Irlande la veille de ce jour, fut averti de ne point s'étonner s'il voyait au milieu de la nuit des feux s'allumer sur les hauteurs des environs. A Newcastle, les cuisinières font des feux de joie pendant cette soirée. A Londres, les ramoneurs mènent des danses et des processions, revêtus de costumes grotesques. Dans une vallée du comté d'Oxford, dite du Cheval-Blanc, ils se rassemblent pour étriller le cheval, comme ils disent; ils arrachent l'herbe d'un espace de terrain de manière à représenter un cheval gigantesque; puis, après cet exploit, ils passent la journée en fêtes champêtres. Je sais des districts de la Lombardie où, malgré les prohibitions, on sonne continuellement les cloches pendant toute la nuit de la Saint-Jean. Enfant, plus d'une fois j'ai été mené par quelque bonne femme pour recevoir la rosée de Saint-Jean, et en divers endroits on m'a montré d'énormes noyers qui, après être restés arides jusqu'à cette nuit, le matin se trouvent verdoyants comme de plus belle, et couverts d'un feuillage touffu.