Du temps de notre Marguerite, on célébrait avec plus de pompe, en raison de la foi ou de la crédulité, la veillée de la Saint-Jean. Depuis la tombée de la nuit jusqu'à l'aube, les cloches ne se reposaient pas dans les cent vingt campaniles de la cité, afin que les sorcières, qui, si vous l'ignoriez, ont une peur effroyable du bruit des cloches, ne pussent ni cueillir les herbes malfaisantes, ni empêcher, par leur malice, de cueillir les herbes salutaires. Cependant le peuple ne fermait pas les yeux et sortait en foule pour recevoir la rosée miraculeuse. C'était une espèce de fête, un carnaval nocturne.

Dans les villages, tout le monde se rassemblait dans quelque grange, et là, au son des chalumeaux et des cornemuses, les villageois chantaient, dansaient et priaient tout ensemble. Je dis les jeunes gens; quant aux vieillards, qui d'un pas paresseux s'étaient traînés eux aussi au clair de lune, ils répétaient une litanie d'histoires de sorcières. Une bonne dame assurait avoir vu de ses propres yeux tel ou tel événement; une autre avait connu deux, trois, vingt ensorcellements; celle-ci avait entendu, toutes les nuits, un chat miauler sur le toit de la voisine; celle-là avait une locataire qui, au milieu de la nuit, surtout lorsque son mari était absent, ouvrait sa porte et chuchotant certainement avec un esprit; les plus nombreuses et les plus sincères étaient celles qui affirmaient n'avoir jamais souffert d'aucune sorcellerie, mais parce qu'elles n'avaient jamais cessé de se baigner dans la rosée de la Saint-Jean.

L'Église, qui intervenait alors dans tous les actes de la vie publique et privée, ne se tenait point à l'écart en cette occasion; et comme la coutume s'en est conservée jusqu'à nos jours pour la fête de la Nativité, on célébrait alors à la Saint-Jean trois messes, l'une à minuit, l'autre au point du jour, la troisième à nones. Pendant et après la messe nocturne, on chantait un cantique aux strophes nombreuses et de mètre varié; il était entonné par les clercs et les prêtres, et le peuple, de toute sa voix, et avec les spropositi dont il a coutume d'orner les chants en latin, donnait le répons:

Quam beatus puer natus

Salvatoris angelus,

Incarnati nobis dati........

Je n'ai pas besoin de dire qu'à Milan la solennité était plus bruyante et plus raffinée. Nul ne restait chez soi, tous sortaient de tous côtés, et surtout vers un bois qui se trouvait au lieu qu'on appelle encore aujourd'hui Saint-Jean-de-la-Paille. Les dames mettaient leur orgueil à s'y rendre en beaux vêtements blancs relevés d'ornements de couleurs variées, qui tranchaient d'une façon merveilleuse sur le fond obscur de la nuit. Elles étaient décolletées autant que le comportait la saison et l'usage, et parées élégamment de fleurs qui couronnaient leur front, qu'elles tenaient à la main, qu'elles portaient en bouquets à leur ceinture, ou qui couraient en guirlandes au bas de leurs robes. Un grand nombre d'entre elles entonnaient des canzones d'une musique très-simple que les hommes accompagnaient en faux bourdon; les autres menaient des danses pleines de vivacité au son d'allègres symphonies. On ne pouvait entrer dans l'enceinte du bois ni en litière ni à cheval; tout le monde était donc obligé de s'y rendre à pied, nobles et plébéiens indistinctement, pêle-mêle, riches et pauvres: et comme ce mélange favorisait l'oubli des outrageuses différences de fortune, il en naissait une liberté vive et hardie, semblable à celle des bals masqués en carnaval. La nuit, la foule, la commune allégresse, occasionnaient, comme on le pense bien, beaucoup de désordres dans des temps comme ceux dont nous nous occupons.

Je ne pourrais affirmer ni nier que Marguerite crût aux sorciers et aux superstitions de ce genre, et qu'elle les redoutât. Il est pourtant probable qu'elle n'était point incrédule à cet égard, car lorsqu'une erreur est généralement accréditée, il n'y a qu'un bien petit nombre d'esprits que la sagacité d'observation et le mépris de l'autorité défendent de la déviation commune. Il est certain qu'elle aussi elle se mêlait à la foule dans cette solennité populaire, et qu'elle avait coutume de prendre un délassement honnête avec ses compagnes, se promenant avec elles toute la nuit. Le vil Ramengo crut que la présence de Marguerite en ce lieu était favorable à ses projets, et il se tînt constamment auprès de la femme de Pusterla, étroitement attaché à ses pas comme un remords.

Les chroniqueurs, auxquels nous empruntons cette série de faits assez décousus, usent en général d'une licence de langage qui sonnerait mal aux oreilles modernes, habituées aux voiles et aux ménagements. Toutefois, en ce qui regarde la conduite de Ramengo dans cette soirée, ils ne disent rien autre chose sinon qu'il resta constamment auprès de Marguerite. Mais il est facile de comprendre à quel degré il poussa l'insolence, puisque Marguerite, malgré la modération de son esprit et la délicatesse de ses manières, s'emporta jusqu'à lui donner un soufflet.