--Dieu le sait. Nul n'a parlé aujourd'hui au prince, si ce n'est Ramengo.
--Ramengo!» s'écria Alpinolo avec l'accent d'une terreur désespérée. C'était donc à un traître qu'il s'était si entièrement confié; c'était donc son imprudence qui avait creusé un tel précipice sous les pas de ses amis. Hurlant et blasphémant Dieu dans sa rage, il quitta le sergent sans le remercier de son avis bienveillant, courut à travers la rue des marchands d'or, passa par la Balla, se rendit à la poterne de derrière du palais des Pusterla, et y frappa violemment. «Oh! oh! voulez-vous donc enfoncer la porte?» s'écria une voix de l'intérieur; et on vit passer, par une lucarne latérale, une tête noire et barbue, avec deux yeux fendus à coups de hache et une balafre sur la joue. C'était notre connaissance Franzino Malcolzato; il s'était acquis dans le pays un mauvais renom d'homme querelleur et violent, en distribuant maintes fois de rudes coups de poing et de braves coups de couteau, tant pour son propre compte que pour le compte d'autrui, jusqu'à ce qu'il fût entré au service de Pusterla. Quelque honnête que fût un seigneur, il tenait néanmoins à ses gages quelqu'un de ces bas criminels, soit pour enlever un instrument de vengeance aux mains de ses ennemis, soit pour s'en servir au besoin contre eux-mêmes, dans ces temps où la justice ne s'obtenait guère qu'à la pointe de l'épée ou du poignard.
Lorsque le maraud eut vu et reconnu Alpinolo, il lui ouvrit aussitôt.
«Où est Franciscolo? lui demanda en toute hâte le jeune page.
--Il est dehors.
--Et Marguerite, notre maîtresse?
--Elle est également sortie.
--Où sont-ils, au nom de Dieu?»
Malcolzato ne répondit que par un haussement d'épaules pour témoigner son ignorance. Alpinolo, au comble du désespoir, courut aux écuries, sauta sur le meilleur coursier, et se dirigea à toute bride vers les lieux où il supposait que les Pusterla s'étaient rendus. La dernière parole que Franzino entendit sortir de la bouche du page, fut celle-ci: «Maudits soient Luchino et les soutiens de sa cause!»
«Qu'il soit maudit!» répéta Franzino en suivant du regard Alpinolo, qui fuyait aussi rapide que le vent; puis, pour tromper l'ennui, il s'assit sur un banc de pierre à côté de la porte, et jetant un coup d'oeil sur la vipère des Visconti, qui était peinte sur un pilier voisin, il se mit à siffler et à la regarder d'un air goguenard. Il était mal disposé pour les Visconti, dont la puissance réprimait les gens de son espèce; dans la maison où il était entré il n'entendait point parler de ces princes avec le miel sur les lèvres; encore excité par la bruyante imprécation d'Alpinolo, il ramassa un morceau de charbon, et, par plaisanterie, il dessina comme il put, autour des armes seigneuriales, deux poteaux surmontés d'une traverse, et qui figuraient une potence: une corde en descendait qui s'attachait au cou de la vipère. Il contempla son oeuvre du même oeil dont Hager put regarder sa Juliette et sa Marie Stuart; puis, éclatant de rire, il répétait d'un ton railleur: «Pendue la vipère! la vipère pendue! puisse-t-il en être de même de son patron!»