Pendant que le spadassin restait plongé dans une imbécile extase, l'orage s'amassait derrière lui. Sur l'ordre de Luchino, le connétable Sfolcada Melik s'avançait, avec une grosse troupe de mercenaires, ses compatriotes, que le prince de Milan achetait pour sa défense parce qu'ils ignoraient notre langue, se moquaient des excommunications du pape, et restaient insensibles aux séductions des novateurs, Sfolcada Melik se mit promptement en marche pour surprendre les nobles rebelles dans leur palais. Le piétinement des chevaux, le pas lourd des fantassins, attiraient les Milanais aux fenêtres et aux portes de leurs boutiques, «Qu'est-ce? que n'est-ce pas?--C'est Sfolcada Melik, que Dieu nous protège!--Où vont-ils? pourquoi sont-ils en marche?--Regardez, regardez! ils ont des épieux, des béliers, des échelles: ils vont donc à l'attaque d'une forteresse?» Les plus paisibles et les plus laborieux se contentaient de suivre les soldats du regard, restant sur le seuil de leurs ateliers ou sur leur balcon. Les autres, comme les portefaix, les charbonniers, les bouchers, se mettaient à la suite de la troupe, et se demandaient les uns aux autres où l'on allait, sans que personne pût satisfaire la commune curiosité. Melik se dirigea du côté du marché. «Est-ce qu'il veut fêter le seigneur Barnabé? ou bien le beau Galéas? il lui porte ombrage!--Il en est jaloux.» Mais les archers font un détour. «Attendons à voir.--Ils s'arrêtent dans la rue des Pusterla. --Ils appuient les échelles aux murs.--Vois donc celui-là comme il grimpe! on dirait d'un ours.--Comment?--A qui en veut-on? aux Pusterla?--Oh! madone de San-Celso! ce sont mes protecteurs! sauvons-nous, sauvons-nous, qu'on ne nous croie point de leur parti!»
Et le plus grand nombre se sauvait. Les autres restaient à regarder, mais ils étaient tenus à distance respectueuse par les hallebardes des soldats de Sfolcada Melik. Une partie de la troupe assaillait la porte, les fenêtres, jusqu'au toit. Une autre, guidée par un personnage que sa visière baissée empêchait de reconnaître, prit la voie des seigneurs Piatti, et arriva derrière Franzino Malcolzato, tout entier au jeu que nous avons rapporté, «Une potence! la vipère, pendue! les Visconti menacés de la potence! c'est cela! les serviteurs eux-mêmes sont dans l'intelligence du complot.» Ainsi disait un homme de la bande pendant qu'il liait Franzino et qu'il l'accablait de coups. Un bâillon comprimait les cris du portier, et les cordes l'empêchaient de répondre aux innombrables coups de poing dont les Allemands le chargeaient vaillamment.
Cette poterne, les fenêtres, les toits, avaient ouvert l'entrée du palais à la foule des assaillants; ils se saisirent du petit nombre des serviteurs qui se trouvèrent sous leurs mains. Puis ils répandirent dans les appartements comme s'ils avaient envahi une citadelle ennemie, cherchant les grands coupables, et sur leur route faisant changer de maître à tout ce qu'ils rencontraient de beau et de bon.
C'était surtout le personnage à la visière baissée qui se faisait remarquer par son ardeur à poursuivre les perquisitions. Il paraissait avoir une grande connaissance de maison, et mettait une véritable passion à fouiller les chambres, de plus en plus mécontent à mesure qu'en entrant dans l'une d'elles il la trouvait déserte ou occupée par d'autres que ceux qu'il cherchait. Tout à coup dans une galerie, il vit Venturino, le bel enfant de Marguerite, qui jouait avec un épervier, sans entendre ou sans s'effrayer du tumulte qui se faisait autour du palais. La lèvre crispée par le plus amer sourire, le bourreau s'approcha de Venturino, le saisit brusquement, le fixa comme, s'il eût voulu le mettre en pièces avec ses seuls regards. Pendant que le pauvre petit criait de toute sa force, appelait son père et sa mère, l'inconnu le serrait avec férocité contre sa poitrine, et lui demandait avec force: «Où est ta mère?» Mais connue Venturino ne répondait que par ses cris et ses larmes, il le menaçait, le frappait, et, sans l'abandonner d'un instant, continuait ses recherches par toute la chambre, sans oublier les recoins les plus secrets. Ne pouvant trouver ni Pusterla ni Marguerite, il rassemblait du moins les armes, les malles préparées, tout ce qui pouvait attester la présence de Franciscolo à Milan ou les préparatifs d'une révolte. Il fut surtout ravi de trouver la lettre que Matteo Visconti avait confiée à Pusterla pour qu'il la remit à ses frères. Il fit ensuite mettre les serviteurs aux fers, et il s'apprêtait déjà à partir à demi-satisfait, lorsqu'en mettant le pied sur le pont-levis, il vit s'approcher Marguerite.
Au milieu de la disette qui régnait alors, beaucoup de femmes, cédant aux suggestions de la faim, vendaient leur beauté et leur honneur. Près de Sainte-Euphémie habitait une famille tellement nécessiteuse, que les parents prêtèrent l'oreille aux viles propositions d'un riche et lui promirent leur fille, pourvu qu'il satisfit à leurs besoins. La jeune fille, élevée dans les maximes de l'honneur et dans la crainte de Dieu, ne pouvait se soumettre à l'idée désolante d'un amour sans vertu et sans avenir. Elle suppliait le cavalier, elle suppliait ses parents; mais celui-ci n'écoutait que ses grossiers désirs, les autres étaient vaincus par la faim. Dans cette extrémité, la jeune fille recourut à Marguerite, et ce ne fut pas en vain. Les secours qu'elle prodigua épargnèrent un crime.
A ce moment survint pour Marguerite la nécessité d'un départ imprévu. Elle voulut d'abord accomplir son oeuvre, et bien qu'elle fût fatiguée des préparatifs de son voyage, elle trouva le temps de courir à la maison de la jeune infortunée, à l'heure où elle savait y rencontrer le riche seigneur. Là, elle feignit d'ignorer l'indigne pacte qu'il avait voulu conclure, et le loua de la charité dont il avait usé à l'égard de ces malheureux. Elle lui expliqua comment elle avait trouvé un mari pour la jeune fille, un honnête ouvrier tisserand, et lui dit que les fiançailles se feraient le lendemain lui insinuant que c'était là l'occasion de déployer sa libéralité. Ou fit venir l'époux. l'anneau fut donné, et Marguerite s'en alla au milieu des mille bénédictions de ces pauvres gens, qui l'accablaient d'instances pour qu'elle assistât le lendemain aux réjouissances qu'elle leur avait préparées.
Oh! les bénédictions des pauvres portent toujours ses fruits, mais ce n'est pas sur cette terre inféconde de l'exil!
Pendant qu'enveloppée dans sa mantille, Marguerite retournait à son palais, elle vit une multitude de passants: aux approches de sa maison, elle s'aperçut qu'elle était entourée d'une grande foule. Qu'est-ce que ce pouvait être? Quels frémissements au coeur de l'épouse et de la mère? A travers la foule, à travers la soldatesque, elle s'ouvre un passage. Plus d'un lui disait: «Fuyez, échappez-vous.» Elle-même, arrivée au front de la multitude, elle hésitait à pousser plus avant, en voyant cet envahissement de son palais. Tout à coup elle aperçoit sur le seuil de la porte l'inconnu qui portait Venturino dans ses bras. Dans de semblables circonstances, une femme connaît-elle des dangers? une mère en connaît-elle? Elle se jeta au-devant de l'inconnu, mais elle n'eut pas le temps de le joindre. A peine l'eut-il entrevue, qu'il laissa échapper un cri d'infernale joie, auquel répondit un cri de terreur de l'enfant, et que, montrant Marguerite à Sfolcada Melik, il lui dit: «La voilà; c'est elle. Qu'on l'enchaîne.» Le connétable en donna l'ordre; mais comme les soldats, en la saisissant, firent tomber son voile, à la vue de ce front resplendissant d'une majestueuse beauté, de ces yeux animés par l'amour et par l'épouvante, de la blancheur de ce teint pâli, à l'aspect de cette physionomie qui exprimait avec tant d'éloquence, le désespoir et le dévouement, qui lui faisaient oublier son propre danger pour ne songer qu'au péril des objets de sa tendresse, ces mercenaires restèrent comme frappés d'une sainte terreur. Mais Sfolcada, qui faisait peu de cas des prières touchantes que lui adressait Marguerite, et qui ne voulait point se relâcher dans cette mission de cruauté qu'il exerçait, avec de magnifiques honoraires, contre cette canaille lombarde, lui fit mettre les menottes, et ordonna de l'emmener. Mais auparavant le scélérat, toujours caché par sa visière, s'approcha de l'infortunée, et, lui montrant son fils, lui dit d'une voix basse, mais où perçait la rage: «Marguerite, rappelez-vous la nuit de la Saint-Jean.»