Enfant encore, Mathew, que sa famille destinait aux ordres, témoigna un goût très-vif pour l'étude; mais quelque chose d'aventureux, de hasardé, se faisait remarquer en lui et semblait dominer toutes ses belles qualités. Cette mobilité d'humeur, qui ne devait guère être compatible avec les paisibles habitudes de la vie sacerdotale, alarmait quelque fois ses précepteurs et ses parents. Les pauvres, si nombreux dans sa patrie, attiraient toute son attention et étaient l'objet de ses plus secrètes sympathies; il demandait à Dieu la force et la puissance de soulager leur misère, de faire cesser leur ignorance. De toutes les dégradations qui pèsent sur les classes ouvrières, nulle ne lui paraissait plus honteuse, plus humiliante que l'ivrognerie, ce fléau qui non-seulement flétrit l'intelligence, use le corps, ruine les familles et livre aux horreurs de la misère les femmes et les enfants du peuple, mais aussi atteint les générations futures en viciant la constitution des générations présentes.
Le père Mathew,
apôtre de la tempérance.
L'ivrognerie était alors le fait habituel du peuple dans les Trois-Royaumes, mais l'Irlande surtout semblait être la terre de prédilection de ce vice détestable. Un Irlandais aurait cru outrager saint Patrice si, le jour de la fête du patron de l'Irlande, il ne s'était pas enivré. Le jeune Mathew était à même de constater les déplorables effets de cette funeste habitude, d'apprécier la fatale influence qu'elle exerçait sur toutes les familles de prolétaires, et aussi sur le fait fe la production, car l'ouvrier en état d'ivresse ne travaille pas, ne produit rien que le scandale et le désordre. Ce fut à la destruction de ce fléau, dont les ravages s'étendaient surtout parmi les classes les plus pauvres; ce fut à combattre ce vice que le jeune homme résolut de consacrer sa vie et son activité.
C'était entreprendre une rude tâche. Dire à des hommes qui n'ont aucune des joies de la terre, livrés à des travaux pénibles, soumis aux privations les plus dures et qui n'ont d'autre bonheur que celui de boire à l'excès et de perdre, ainsi, avec la raison, le sentiment de leur misère, leur dire: Vous ne boirez, plus; leur en faire prêter et tenir le serment; il fallait plus que du courage, il fallait de la foi pour entreprendre et poursuivre avec succès une mission semblable.
L'idée des sociétés de tempérance n'appartient pas au père Mathew; elle est vieille comme toutes les ardentes aspirations de l'homme vers l'amélioration de sa race. Depuis longtemps déjà les excès de l'ivrognerie en Angleterre avaient inspiré à des hommes généreux le désir de les combattre, de les réprimer; mais on ne put guère leur tenir compte que de l'intention. Pour obtenir ce résultat vraiment utile, il fallait une activité infatigable, un amour ardent, une foi profonde; il fallait un glorieux apôtre, suivant l'expression d'O'Connell; et le père, Mathew s'est chargé de ce difficile apostolat.
Et d'abord, pour être libre de ses actions, il s'est fait affranchir par le souverain pontife de toute dépendance ecclésiastique. Aucun dignitaire du clergé catholique d'Irlande ne peut contrôler sa conduite. Il va partout où le pousse son inspiration, sous le titre de commissaire apostolique qu'une lettre spéciale du pape lui a déféré, lettre qui approuve et reconnaît l'utilité et la sainteté de sa mission. Il a parcouru les Trois-Royaumes dans tous les sens, il a visité tous les grands centres de population, tous les grands foyers d'industrie; et par la seule éloquence de sa parole, cet homme simple, sans ressources, a déjà plus fait en quelques années, pour l'amélioration des classes pauvres, que beaucoup de gouvernements ne font en un siècle. Au dire des voyageurs, et plusieurs de nos amis ont pu le constater, l'Irlande a changé d'aspect; la tempérance y porte des fruits éclatants, et si O'Connell fait mouvoir à son gré cette population irritée, si sa parole exerce sur elle une action toute-puissante, si des millions d'hommes obéissent comme un seul homme à sa volonté généreuse, c'est en partie au progrès de la tempérance, c'est aux efforts du père Mathew qu'il le doit. L'ivrognerie est aujourd'hui, en Irlande, un fait exceptionnel, et un chiffre peut suffire à faire apprécier l'importance de ce progrès. Le produit des impôts sur les boissons pour 1842 a présenté une diminution de cinq millions de gallons (2) dans la consommation de whiskey, liqueur distillée. Le lord chancelier constatant en plein Parlement cette diminution dans les revenus de l'État, s'en est réjoui comme du signe certain d'une amélioration morale.
Note 2: Le gallon vaut quatre pintes.
Les plus ardents adversaires des sociétés de tempérance sont les propriétaires de distilleries, qui, depuis quelques années, sont menacés de ruine par la sobriété populaire. Ils ont ri d'abord des efforts du père Mathew et des serments qu'il recueillait. Serments d'ivrogne! disaient-ils; mais les ivrognes irlandais ont donné un démenti au vieux proverbe; ils ont tenu leur serment. Les distillateurs ont tenté de porter le trouble dans les meetings; des hommes en état d'ivresse sont venus, en bien des endroits, et à Deptford surtout, protester contre les conseils et les sages exhortations de l'apôtre; on l'a accusé de concussion des deniers de la société, on a raillé ses partisans et attenté à leur vertu en leur offrant à boire; des rixes ont éclaté, et partout les teatotallers (buveurs de thé) sont restés maîtres du champ de bataille. Cette opposition des personnes qui trouvent leur bénéfice à exploiter ce vice honteux a pris dernièrement à Hambourg un caractère sérieux. Une association de wein-trinkers (buveurs de vin) s'est formée dans cette ville, et a provoqué des désordres que l'autorité! a dû réprimer par la force. Mais les classes ouvrières, qu'on essaie en vain d'entraîner dans une voie funeste, résisteront sans doute à cet appel fait à leurs plus grossières passions; elles apprendront à distinguer leurs vrais amis, ceux qui les engagent à l'ordre, à la modération, au respect de leur propre dignité, de ceux qui flattent et exploitent leurs plus vicieuses habitudes, et vivent de leur abrutissement. Chose étrange! c'est au nom de la liberté que les adversaires des sociétés de tempérance s'adressent aux hommes du peuple. «Pourquoi veut-on vous empêcher de boire? leur dit-on, n'êtes-vous pas libres, n'avez-vous pas le droit, de dépenser suivant vos goûts l'argent que vous gagnez si péniblement» Mais dès qu'il s'agit des sociétés de tempérance, il n'est plus question de liberté, et c'est par la violence et l'injure que les apôtres de l'ivrognerie voudraient procéder entre elles. En Irlande, cette opposition a été bruyante, tumultueuse; mais grâce à la sagesse du père Mathew et de ses disciples, elle n'a jamais eu un caractère alarmant.
Le père Mathew donne aux meetings et à la cérémonie du serment toute la solennité possible. Partout sa réputation de sainteté le précède, et il est attendu en tous lieux avec une impatience très-grande. A Glasgow, par exemple, comme dans presque toutes les villes d'Écosse, le peuple entier sortit de la ville, et se porta au-devant de lui; il fut allé avec moins d'empressement au-devant d'un prince.