C'est ordinairement en plein champ ou sur le versant de quelque montagne que le père Mathew assemble les populations qui se pressent autour de lui et écoutent avidement sa parole, simple et imagée comme la parole du peuple. Le texte habituel de ses discours est le tableau animé des effets de l'intempérance, et sa parole sait trouver le chemin de tous les coeurs. Catholiques, protestants quakers, juifs, anglicans, s'unissent dans une commune résolution, et comprennent qu'un sentiment religieux plus noble, plus élevé, celui de l'amélioration des classes populaires, doit dominer toutes les différences de dogmes et de culte. Le Père Mathew a grand soin du reste d'éviter ces questions irritantes. Chaque récipiendaire vient dévotement s'agenouiller devant l'apôtre, et entre ses mains «promet solennellement de s'abstenir, avec l'assistance divine, de toutes liqueurs enivrantes et fermentées et de s'efforcer, par son exemple et ses conseils, d'obtenir que les autres en fassent autant.» Le père Mathew répond quelques mots et appelle sur le néophyte les grâces divines et surtout la force de tenir son serment. Deux lévites qui accompagnent le prêtre inscrivent sur le registre le nom et la demeure du chaque récipiendaire; c'est ce qu'on appelle prendre le pledge. Ces réceptions ont atteint un chiffre vraiment prodigieux: O'Connell parlait de cinq millions en Irlande; mais l'Écosse et l'Angleterre ont fourni aussi leur contingent.
Hommes, femmes, enfants, tous ceux qui se présentent, voire même les ivrognes en état d'ivresse, ainsi que cela eut lieu dernièrement, sont admis à prendre le pledge. Des dames élégamment velues, qui probablement ont eu quelques peccadilles de ce genre à se reprocher, ne craignent pas de faire amende honorable et de venir prêter publiquement le serment d'abstinence. Quelques ladies, la marquise de Wellesley entre autres, figurent sur les registres du père Mathew, et ont prêté entre ses mains le serment de tempérance, qu'elles n'avaient peut-être jamais enfreint.
Une des plus belles fêtes qui aient marqué l'apostolat du révérend père eut lieu à Kennington. Cent mille personnes, bannières et musique en tête, se rendirent en bon ordre et processionnellement au lieu du rendez-vous. Un distillateur passant par là en cabriolet avec son domestique et s'étant permis quelque raillerie, n'échappa qu'à grand'peine à la fureur de ces pacifiques buveurs de thé. Lord Stanhope conduisit l'apôtre dans une magnifique calèche traînée par six chevaux. Le peuple anglais, qui, comme tous les peuples du monde, aime à entendre discourir, eut lieu d'être satisfait ce jour-là; lord Stanhope et cinq ou six révérends parlèrent, après le père Mathew, en faveur de la tempérance, et treize mille personnes environ, divisées par sections, prêtèrent serment et devinrent membres de la société.
Le père Mathew, en environnant d'une grande solennité religieuse l'acte par lequel l'ouvrier jure de ne plus se livrer au vice de l'ivrognerie, a eu surtout l'intention de lui imposer, de frapper son imagination. Mais ce saint homme a vu trop d'ivrognes dans sa vie pour ne pas savoir quel irrésistible attrait exerce sur ces pécheurs repentants le seul souvenir du whiskey, du gin, de l'ale et du porter. Une fois la solennité passée, quand sa voix n'encourage plus ces résolutions chancelantes, il sait que la séduction est pressante et l'oubli du serment facile.
Dernièrement encore, à Alger trois Irlandais, qui avaient pourtant juré de ne plus boire, oublièrent ce serment, ils l'oublièrent même plus d'une fois, poussés par le repentir, ils allèrent avouer leur faute au curé de Saint-Philippe, et le prièrent de les absoudre et de leur faire renouveler le serment. Cette circonstance va peut-être donner lieu à l'établissement d'une société de tempérance à Alger, où elle aurait fort à faire. Pour lutter contre cet oubli, le père Mathew a donc fait graver des médailles qui ont pour objet de perpétuer le souvenir du serment. Il en a de plusieurs dimensions, mais la plus commune, celle que portent presque tous les teatotallers, est de la grosseur d'un franc. Il ne la donne pas, il la vend au prix de 25 sous; l'acquisition en est facultative.
C'est le produit ou du moins le bénéfice de cette vente qui sert à défrayer le père Mathew de toutes ses dépenses et le surplus est employé à couvrir les frais de construction d'une église fort belle qu'il fait bâtir à York, sa patrie, et qui sera un jour, pour les teatotallers ce que la Mecque et Medine sont pour les fidèles musulmans.
La vie du père Mathew est un pèlerinage continuel; l'oeuvre qu'il poursuit est sans terme, comme le sont toutes les améliorations sociales; c'est la toile de Pénélope; ce qu'il a fait hier, il faut l'agrandir aujourd'hui, le refaire demain, puis encore, puis toujours. Ce qu'il a fait à Kennington, à Glasgow, à Deptford et dans les plus petits bourgs des Trois-Royaumes, il l'a refait déjà, il le refera encore; la où il a passé, il passera sans cesse, tant que ses forces le lui permettront, afin de lutter constamment contre les mauvais penchants, les vicieuses inclinations qui viennent atteindre le pauvre dans sa misère.
Cependant, il ne faudrait pas exagérer l'importance de l'oeuvre du Père Mathew, si grande qu'elle soit. Empêcher les travailleurs pauvres de se livrer à l'ivrognerie, c'est beaucoup; mais quand le peuple manque de travail, et par conséquent de pain; quand rien n'est assuré pour lui, ni dans sa vie présente ni dans son avenir; quand, après une vie remplie de souffrances, de privations et d'incertitudes, il n'a d'autre perspective que la misère, l'abandon et l'hôpital, est-il suffisant de l'empêcher de boire, et les gouvernements ne verront-ils pas dans les efforts du père Mathew, dans le succès qui les a couronnés, la mesure des efforts qu'ils doivent tenter eux-mêmes? Gardons-nous d'en désespérer: il n'est pas d'obstacle qui puisse s'opposer absolument à l'accomplissement de la loi éternelle du progrès. Mais là, comme en toute chose, il y a le plus ou le moins, il y a l'action et la résistance, il y a l'oeuvre de la volonté humaine. Quand un peuple entier veut fermement une chose, quand toutes les volontés se réunissent pour réclamer une institution utile, les gouvernements, qu'ils soient convertis ou absorbés par cette unanimité de voeux ne peuvent y résister longtemps. Mais pour cela, il faut vouloir, vouloir avec énergie, et surtout avec calme; sans crainte, mais aussi sans menace et sans violence.
Ce que le père Mathew a fait pour détruire l'ivrognerie, ce qu'O'Connell a fait, sur une plus vaste échelle et avec une pensée plus grande, pour rendre à son peuple le sentiment de sa dignité, de sa nationalité, il n'est pas d'homme intelligent qui, dans une certaine limite, ne puisse le faire, dût-il n'empêcher qu'un seul homme de s'enivrer ou de maltraiter sa femme et ses enfants, n'inspirer qu'à un seul ouvrier cette certitude, que les grandes améliorations populaires, telle que l'instruction générale, une meilleure organisation du travail, l'établissement de caisses de retraite pour les travailleurs, des invalides pour l'industrie, ne s'obtiendront que par la réunion et l'effort de toutes les volontés, par des manifestations intelligentes, pacifiques. C'est par le progrès individuel, en un mot, que s'accomplira le progrès général. Si le père Mathew n'eût pas dit à chaque Irlandais: Il ne faut plus boire; si O'Connell n'eût pas dit à ce peuple admirable: Domptez vos colères, votre imagination, soyez, maîtres de vous, pas la moindre violence! l'Irlande, au lieu de toucher à la liberté cuverait son ivresse sous un joug de fer aujourd'hui.
Un poète aux rudes accents, Aug. Barbier, a dit dans un de ses poèmes, Il Pianto, je crois: