... J'entends de mon coeur la voix mâle et profonde

Qui me dit que tout homme est apôtre en ce monde.

Chacun de nous, s'il veut écouter au fond de son âme, y entendra cette voix mystérieuse le pousser vers quelque modeste apostolat. Combien d'hommes aujourd'hui, pleins de généreux desseins, demeurent dans l'inaction, se plaignant de ce qu'il n'y a rien à faire de grand dans le monde, que tout est mesquin, étroit! Il n'y a pas de grande oeuvre collective à poursuivre. C'est vrai, rien qui puisse être comparé aux croisades ou aux guerres de l'Empire, rien qui nous passionne et nous entraîne tous vers un but commun en attendant que l'industrie, que les destinées politiques de la France aient aussi leur épopée, leur poème en action, faut-il attendre et demeurer inactifs? Ne vaut-il pas mieux, au contraire, préparer le terrain, préparer les hommes, nous préparer nous-mêmes pour le jour où une oeuvre glorieuse appellera et réunira en un même faisceau toutes les volontés, toutes les ardeurs? C'est ce que fait le père Mathew, c'est ce que font beaucoup d'autres, hommes et femmes inconnus, allant partout où une infirmité populaire appelle, dans les cabarets, dans les prisons, dans les hôpitaux; c'est ce que chacun de nous doit faire, suivant les forces de son coeur. de son intelligence, de sa fortune. Et qu'on ne dise pas que le mal est immense et que les efforts individuels n'y peuvent rien. Dans le grand travail que font les sociétés pour se régénérer, rien ne se perd, tout concourt au but: les résultats ne sont pas apparents, visibles, mais vienne l'heure marquée par la Providence, vienne l'homme de génie qui coordonne tous les efforts, toutes les volontés, tous les sentiments! et le travail des siècles, l'oeuvre lente et isolée des générations se résume tout à coup dans quelque grand fait social, dans quelque grande époque, qu'on nom propre, qu'une date résument tout entière.

En France, l'ivrognerie ne présente pas généralement un spectacle hideux; mais il est incontestable que l'intempérance y exerce de funestes ravages. Boire du vin frelaté est, pour tous les hommes du peuple, en général, un plaisir auquel ils sacrifient presque toujours quelque devoir sacré. On n'a qu'à faire le tour des boulevards extérieurs de Paris, le dimanche et le lundi surtout, voir la quantité vraiment effrayante de marchands de vins qui, hors de Paris et dans Paris, vivent et s'enrichissent, pour la plupart, de ce que l'ouvrier prélève sur son nécessaire, sur l'aisance de sa famille afin de satisfaire ce goût dépravé. Il faut s'arrêter, dans les quartiers populeux, devant les boutiques d'épicier, et voir tout ce qu'hommes et femmes du peuples y consomment de liqueurs spiritueuses, pour imaginer les désordres que doit produire ce vice dégradant.

Mais chez nous, des sociétés de tempérance sous la forme d'adhésion qu'a choisie le père Mathew auraient peu de succès. Il n'y a pas assez de gravité, et il ne reste plus assez de foi religieuse dans nos masses populaires pour tenter, par un pareil moyen, une réforme semblable. Ce qui réussit en Angleterre, et surtout en Irlande, serait sifflé à Paris, et le ridicule écraserait indubitablement apôtre et disciples. En France, l'homme qui possède par sa position, par sa fortune, par son éducation, une plus grande somme de joies, de plaisirs nobles et élevés, serait suspect s'il venait engager l'ouvrier, le travailleur, à se priver de l'usage du vin, ou, suivant son expression énergique, il noie son chagrin et sa misère, double fléau qui, une fois le vin bu et cuvé, reparaît plus sombre et plus menaçant. Les ouvriers seuls, ceux qui par leur intelligence, par un effort de leur volonté, se sont placés au-dessus de leurs frères sans cesser de partager leur misère et leurs travaux, pourraient se concevoir une pareille, mission avec chance de succès; eux seuls pourraient être les apôtres de la tempérance et en dire les avantages; eux seuls pourraient montrer à l'ouvrier les déplorables conséquences de l'ivrognerie. Mais est-ce aux pieds d'un prêtre, est-ce sur la croix de Jésus, que nos prolétaires pourraient prêter le serment de sobriété? Suffirait-il d'une petite médaille à laquelle s'attacherait le souvenir d'une cérémonie religieuse, pour vaincre l'attraction irrésistible qu'exerce la vue du marchand de vins? Nous en doutons.

De tous les sentiments qui ont conservé parmi le peuple une mâle énergie, il en est un qui, habilement dirigé un jour, deviendra, sous la main de quelque homme de génie, un levier tout-puissant; ce sentiment est celui de l'honneur. Napoléon, à qui rien de ce qui est grand ne pouvait échapper, a exploité ce sentiment et s'en est servi pour accomplir la plus grande oeuvre militaire qui ait jamais été tentée. Il a passionné le peuple pour le signe, pour l'étoile de l'honneur. Ce sentiment est loin d'être éteint, et l'on ne sait peut-être pas assez quelle transformation miraculeuse il peut exercer encore sur les natures les plus dégradées.

La barrière la plus puissante, l'obstacle le plus énergique que l'on pourrait opposer aux progrès de l'intempérance parmi nos classes ouvrières, et qui les engagerait peut-être plus encore qu'un serment prêté devant la croix, serait donc, à notre sens, une parole d'honneur solennelle dont la violation entraînerait le mépris de tous pour celui qui aurait méconnu la voix de l'honneur. C'est en intéressant l'honneur du prolétaire à sa propre amélioration qu'on donnera aux réformes sociales un caractère noble et élevé. Par la création des caisses d'épargne, on a remédié, sans doute, au mal que le père Mathew a si vigoureusement attaqué en Irlande, on a enlevé au vice de l'ivrognerie une part des ressources qui l'alimentent; mais on ne s'est pas adressé jusqu'ici aux plus nobles instincts de l'homme. Il appartient peut-être aux ouvriers intelligents, aux chefs moraux de la masse ouvrière, de faire appel à son honneur, et d'intéresser ce sentiment vivace aux progrès que le peuple doit accomplir par ses propres efforts.

Des Accidents sur les Chemins de Fer.

STATISTIQUE.

Les chemins de fer sont aujourd'hui un des besoins de notre civilisation; le goût de la locomotion rapide est entré maintenant dans nos moeurs; et, n'en déplaise à quelques esprits chagrins et jaloux de tout progrès, nous verrons, avant peu d'années, notre pays sillonné de ces merveilleuses voies de communication et un essor définitif donné à l'esprit industriel et commercial de la France. Mais en attendant cet heureux temps, que nous appelons de tous nos voeux, il nous semble utile de détruire certains préjugés que nous avons trouvés enraciné-, dans les esprits même les plus judicieux sur les inconvénients de cette extrême rapidité et sur les dangers auxquels elle peut donner naissance.