Démosthène s'oublia longtemps dans le double enivrement qu'il trouvait dans cette liaison. En vain son père le rappelait-il pour soutenir son éloquence chancelante; quelques années d'étude, objectait Démosthène, étaient encore nécessaires à son perfectionnement. Mais enfin, tout a un terme: Démosthène se sentait très-fort en déclamation; il avait fait ses preuves en jouant la tragédie bourgeoise, il s'était même essayé avec succès dans la petite salle du théâtre Chantereine; la figurante n'avait donc plus rien à lui apprendre, puis elle avait grossi démesurément et prenait un air de vieille femme; d'autre part, les années s'étaient succédées sans qu'elle eût pu obtenir un tour de début sur le théâtre même où elle était demeurée si constamment comparse; son double prestige s'était évanoui aux yeux de Démosthène. Mais comment rompre une liaison de dix années? comment abandonner au désespoir, au suicide (autre illusion théâtrale de ce faux esprit), cette, femme passionnée? La mort du père de Démosthène vint couper ce noeud gordien. La fortune, l'éclat, le devoir de continuer l'éloquence paternelle, l'appelaient dans son pays. Ces voix puissantes devaient l'emporter. Il quitta furtivement Paris le jour même où Léocadie avait obtenu de débuter dans un mélodrame, non à la Porte-Saint-Martin, mais à la Gaieté, «Je te quitte avec moins de regret, lui écrivit-il (il aurait trouvé trop bourgeois de lui dire adieu de vive voix). Te voilà avec une position; tes débuts seront brillants; le Théâtre-Français s'ouvrira pour toi, ô ma Sémiramis! souviens-toi de moi dans ta gloire!»

Malheureusement Léocadie fut implacablement sifflée le soir même à la Gaieté; et, pour se consoler, elle ne trouva pas de meilleur expédient que de courir à la poursuite de son infidèle. Dès le lendemain elle monta en diligence, et suivit la route où il avait passé douze heures plus tôt.

Après dix ans d'absence, quand Démosthène arriva dabs sa ville natale, il ne bégayait plus, il était superbe d'assurance, irrésistible de faconde, mais il avait maigri et pâli à la peine; ses cheveux grisonnaient, et, quoiqu'il n'eût que trente ans, il paraissait en avoir quarante.
Louise COLET.

(La suite à un prochain numéro.)

MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.
--Ce livre n'est pas pour toi.

CHAPITRE IX.

AU COUVENT DE DRERA

U milieu du trouble général de cette funeste journée, que nous avons essayé en vain de peindre, et qui ne peut être bien comprise que par ceux qui se détachent des coutumes régulières de nos jours pour se transporter dans ces temps de spectacle, de tumulte et de désordre, Alpinolo, au désespoir, parcourait les rues de Milan, cherchant partout Pusterla. Il en demandait des nouvelles à toutes les personnes de sa connaissance qu'il rencontrait, il frappait même à quelques portes amies; mais personne ne pouvait le satisfaire. Le plus grand nombre même le croyait en délire, et on lui répondait; «Pusterla? oh! il est à plus de quatre milles d'ici... Il n'y avait, en effet, que peu de personnes qui fussent informées de son retour dans la cité.