En poursuivant ses recherches, sans se soucier de son propre péril, Alpinolo arriva sur la place des Marchands, et la vue de ce lieu et de ces portiques aigrit encore sa douleur. Il s'engagea ensuite dans l'étroite ruelle de Sainte-Marguerite de Gisone, et près de l'endroit nommé Case-Volte, il rencontra enfin Pusterla. La vérité historique nous a contraints d'avertir le lecteur que Pusterla, insensible aux joies pures, cherchait des émotions plus brûlantes dans de coupables affections. Le monde le savait et ne lui en faisait point un crime, soit à cause de la corruption de cette époque, soit que son opulence, sa jeunesse et sa beauté lui fissent pardonner ces sortes d'erreurs, et lui en permissent de pires encore. Ce qu'il y avait de plus étrange, c'est que ces écarts étaient pour la malignité une occasion de railler Marguerite, comme si on pouvait être déshonoré par les fautes d'autrui, et comme si, au contraire, l'irréprochable conduite de Marguerite envers son mari ne lui méritai! pas une gloire plus pure.
Ce jour-là précisément, Pusterla, qui ne pouvait rester un seul jour oisif dans son palais, était sorti pour rendre visite à quelqu'une de ses maîtresses, et aussi pour parcourir une dernière fois la ville, comme celui qui prend congé d'une personne aimée au moment de la quitter pour longtemps. Et ce fut un bonheur pour lui. Marguerite, sortie de chez elle pour répandre des bienfaits, y rentra pour tomber aux mains de ses bourreaux; sorti pour toute autre chose, son mari les évita: tant il se trompe celui qui croit trouver ici-bas la récompense de ses oeuvres! Couvert d'un babil grossier, les yeux cachés par son capuche, Pusterla n'aurait point été reconnu par Alpinolo; mais mettant lui-même son cheval en travers sur le passage de son page, il lui cria: «Où cours-tu ainsi avec cette furie?»
Il n'y a pas de paroles pour décrire ce qu'éprouva Alpinolo en apercevant son maître; et, sans autrement lui répondre, il saisit le cheval de Pusterla par la bride, et lui dit; «Fuyons.»
Sans avoir le temps de le questionner, le seigneur obéit à l'élan de son page effrayé, et ils s'enfuirent tous deux à bride abattue. Mais comme ils arrivaient en vue de la porte, après avoir échappé à des bandes de soldats qu'ils trouvèrent sur leur chemin, ils s'aperçurent qu'elle était gardée par un poste sous les armes. Alors le page, désespéré, commença à s'arracher les cheveux, à blasphémer Dieu et les hommes, ne voyant plus aucun moyen d'échapper. En proie à un abattement affreux, il se retourna vers Franciscolo en lui disant: «Vous êtes perdu... ils vous cherchent... tout est découvert... ils veulent votre mort...»
Ces paroles entrecoupées expliquèrent à Pusterla le danger que la précipitation d'Alpinolo, les soldats répandus par la ville, et les sonneries des cloches, lui avaient déjà fait entrevoir. Mais si l'impétuosité naturelle du page, excitée par les angoisses d'un péril imminent et d'un remords atroce, ne lui laissaient imaginer aucune voie de salut, Francesco, plus rassis, sut en découvrir une. Il tourna aussitôt bride vers le couvent de Brera, et y trouva un refuge.
Les couvents, on le sait, étaient des asiles inviolables, ainsi que les croix, les sanctuaires, les églises et les palais de la commune. Franciscolo devait donc se croire en sûreté dans le couvent de Brera, lors même qu'on l'eût vu y entrer. Aussi, lorsque Alpinolo vit le cheval de son maître fouler cette terre protectrice, il sentit sa poitrine dégagée d'un grand poids; il sauta à bas de son cheval, baisa le seuil du couvent, puis, embrassant les genoux de son seigneur, et les baignant de ses larmes, il se préparait à lui raconter sa faute et la trahison de Ramengo, lorsque Pusterla l'interrompit pour lui dire: «Va, et sauve Marguerite.»
Alors l'effrayante idée que Marguerite pourrait, elle aussi, courir des dangers, se présenta à l'esprit d'Alpinolo et redoubla ses angoisses. Un pilote qui travaille à remettre à flot le navire que son inexpérience engagé dans les sables, le domestique qui aide à éteindre l'incendie allumé par son imprudence, l'amant qui veut arracher sa bien-année, à la déplorable situation que sa passion lui a faite, ne mettent pas plus d'anxiété dans leurs démarches que n'en mit Alpinolo dans les siennes. Son propre danger était ce qui l'inquiétait le moins, soit que les soldais ne prissent pas garde à ce jeune homme, qui n'était rien de plus il leurs yeux qu'un écuyer ordinaire; soit qu'il fût protégé par la confusion générale, soit enfin de concours de circonstances qu'on appelle la fortune, il arriva, toujours en courant à tout rompre, près du palais des Pusterla. Quand il vit l'immense foule qui se pressait aux environs, un rayon d'espérance brilla à ses yeux; il espéra que les Milanais voulaient sauver leurs concitoyen et leurs bienfaiteurs, et il se prit à crier: «Vive la liberté!» La foule s'ouvrait devant ce cavalier en furie, et, en entendant le cri qu'il poussait ils le regardaient les uns les autres en se demandant: