«Que veut celui-là?

--Que diable hurle-t-il?

--Vive la liberté!

--Ce doit être quelque fou. Au large, au large, donnez-lui passage.»

L'infortuné Alpinolo arriva précisément au moment où les soldats entraînaient Marguerite enchaînée. Au comble de la rage et de la douleur, ne trouvant pas d'épée à son côté, il voulait néanmoins commencer la lutte, persuadé que la foule, dont il se croyait suivi, seconderait ses efforts; mais, comme il se retournait pour l'encourager au combat, il se vit seul, sans un visage ami, sans un témoignage de sympathie: dans le plus grand nombre il n'y avait rien du plus qu'une basse et stupide curiosité, dans les autres une inerte compassion. Comme honteux de demeurer plus longtemps au milieu de gens si lâches, il allait déjà chercher la mort en se lançant contre les hallebardes mercenaires, lorsqu'il aperçut derrière, les soldats un personnage masqué, dans lequel les lecteurs ont déjà reconnu Ramengo. Il portait toujours sur ses bras le fils de Pusterla, et se réjouissait de posséder dans cet enfant un instrument de vengeance raffinée, quelque tournure que prissent les événements.

Alpinolo aperçut l'enfant, auquel nul ne faisait attention, et sentant trop bien qu'il ne pouvait être d'aucun secours à. Marguerite, il s'approcha de l'inconnu, en criant: «L'enfant! donnez l'enfant!» Ramengo ne l'attendit pas, et éperonna vivement, son cheval à travers les petites ruelles qu'on trouve en cet endroit; mais, serré de trop près par le page, il s'arrêta dans l'espoir de lui échapper à l'aide de ses ruses habituelles; il lui dit d'une vois altérée: «Au moins j'ai sauvé celui-là!» Ces mots suffirent pour suspendre, la fureur d'Alpinolo; et, le prenant pour un ami, il lui répondit: «Donnez-le moi, donnez-le moi, que je le rende à son père.»

--Et où est son père?» demanda le personnage masqué. Déjà le jeune ouvrait la bouche pour livrer passage à une nouvelle imprudence, mais le souvenir de celle qui avait tout perdu lui revint à la pensée, et avec elle l'image plus vive de cet exécré Ramengo. Comparant alors la voix et les gestes de l'inconnu, il le reconnut bien pour Ramengo lui-même. Mugissant alors rumine un taureau blessé, il le saisit à la gorge en s'écriant: «Ah! traître! espion infâme!» Alors commença une lutte qui obligea le perfide à laisser glisser à terre Venturino pour se défendre. Cependant Alpinolo, qui n'avait pas lâché son ennemi, lui meurtrissait le visage, et lui faisait perdre les étriers. Ramengo embrassa si fortement le page,, qu'il l'entraîna dans sa chute, et qu'ils roulèrent tous les deux sur la terre. Alpinolo était sans armes et vêtu à la légère; Ramengo portait un surtout et une armure complète; mais les coups dont le page l'accablait tombaient sur lui comme d'une masse d'armes, et ne lui laissaient pas le temps de respirer. Alpinolo réussit à le tenir sous lui, en lui appuyant un genou sur la poitrine, et de la main gauche lui serrant la gorge, de la droite il parvint à lui arracher sa miséricorde de la ceinture. On sait qu'on appelait miséricorde certains poignards avec lesquels on achevait son ennemi, après l'avoir démonté à coups de lance ou de massue.

Ramengo, sur le point de payer en une seule fois toutes les iniquités de sa vie, demandait pardon, invoquait Dieu et les hommes à si grands cris, qu'il fut entendu par les soldais, qui ne s'étaient point aperçus de sa disparition. Le connétable Sfolcada Melik apparut avec les siens au bout de la rue, et voyant à travers les ombres cette mêlée, il se hâtait d'arriver. Alpinolo comprit qu'il n'avait pas de temps à perdre, et qu'il avait à remplir un devoir plus sacré que celui de la vengeance. Il abandonna donc le vaincu, prit dans ses bras Venturino, et en un instant il était en selle, et s'enfuyait d'un côté pendant que Melik venait de l'autre.