L'obscurité et le désordre de cette journée favorisèrent la fuite d'Alpinolo. Aussi prudent aujourd'hui qu'il avait été inconsidéré, il n'osait pas retourner à la maison des Umiliati, où Pusterla s'était réfugié de peur que ses pas ne fussent épiés et qu'ils ne missent sur les traces île son maître. Enveloppant donc Venturino, il le tenait caché dans son sein, comme l'unique bijou qu'il avait pu sauver des mains des voleurs, comme la seule relique avec laquelle il put se racheter de la faute d'avoir involontairement précipité dans l'abîme son ami, son protecteur, le sauveur de la patrie. Il errait ainsi dans les rues les plus désertes, regardant s'il ne rencontrerait point quelque personne de confiance à laquelle il put remettre Venturino; mais il n'osait plus compter sur personne; dans chaque citoyen il voyait un espion, un traître. Cependant, l'enfant, réprimant mal ses plaintes et ses pleurs, s'écriait par intervalle: «Ramenez-moi à la maison... Où est mon père?... Maman, où l'a-t-on emmenée?»

Pendant ce temps, le père, dans son asile de Brera, ignoré de tous, tremblait sur son sort, sur celui de ses amis, de sa femme et de son fils. Le lecteur a déjà compris que ce n'était point une âme d'une trempe robuste. Sur le champ de bataille ou dans la lice, il ne le cédait à personne pour manier la lance et conduire un destrier; on ne l'avait jamais vu, en face des ennemis, ni baisser les yeux, ni faiblir, ni se retirer, mais il avait besoin d'être excité par les regards de la foule et par ses applaudissements; il manquait absolument de courage civil, ce courage résigné qui, sous l'amas des infortunes, puise sa force dans le témoignage d'une conscience pure ou dans les joies passionnées des espérances d'un lointain avenir.

Après avoir prodigué à Pusterla, dans ces premières heures de vif désespoir, les consolations de la religion et de l'amitié, Buonvicino sortit pour prendre des renseignements, pour savoir si Marguerite avait besoin de secours ou ne pouvait plus recevoir que des témoignages d'une impuissante compassion. Avec quels battements de coeur il parcourait les rues de la ville! avec quelle crainte il abordait les groupes indignés ou craintifs des citoyens, pour recueillir quelques nouvelles. Il s'assurait de plus en plus de ce qu'il ne pressentait que trop, l'infortune de Marguerite; mais comme il n'avait pu rien apprendre de Venturino, il surmonta sa douleur et se traîna jusqu'au palais de Pusterla. Là, il tomba sur une populace toute joyeuse de le mettre à sac; Luchino avait voulu ainsi intéresser l'avidité populaire à ses méfaits afin d'obtenir son silence et ses applaudissements Buonvicino entra, sortit, chercha de tous côtés, questionna tout le monde, mais ne put rien découvrir au sujet du jeune enfant. C'était le salon, ce salon si mémorable dans l'histoire de son coeur: tout n'y était plus que ruine et désordre: près de la fenêtre, à la place où il avait vu Marguerite, au jour de son erreur et de son repentir, il aperçut un canevas de broderie dont personne ne s'était soucié, comme d'une chose de trop peu de prix. Marguerite avait commence à y dessiner la fleur qui porte son nom. Oh! quand elle la commença, qui lui aurait dit qu'elle ne devrait pas la finir? Il se saisit de cette relique, la baisa, la pressa sur son coeur, se proposant de ne plus se détacher de ce précieux souvenir. Mais bientôt un sentiment plus généreux s'empara de son âme, qui condamnait ce dernier élan d'une affection mondaine. Il se rappela la voie d'abnégation absolue dans laquelle il était entré, et il résolut de donner à Pusterla sa chère trouvaille. Quel don plus agréable pour l'époux que le dernier travail sorti des mains d'une femme qu'il ne devait peut-être jamais revoir!

Le coeur navré, la tête basse et enveloppée dans son capuchon, Buonvicino retournait à son couvent à travers les rues obscures de Milan, qu'éclairait à peine dans les endroits les plus larges, un pâle regard de la lune; mais, lorsqu'il arriva sur la route même de Brera, près de l'Église Saint Sylvestre, il s'entendit appeler avec instance. Ainsi arraché à ses douloureuses méditations, il aperçut dans l'ombre quelqu'un qui, appuyé à un pilier, lui faisait signe avec précaution; il s'approcha et reconnut Alpinolo. Celui-ci, après s'être bien assuré, à cette heure avancée de la nuit, qu'il avait affaire à Buonvicino, lui remit entre les mains le petit Venturino. L'éclat éblouissant d'un rayon de soleil au milieu des profondes ténèbres d'une tempête peut à peine se comparer à la joie radieuse qui brilla sur le visage de Buonvicino: il embrassa l'enfant, serra contre son sein et baisa au front Alpinolo, qui s'écriait tristement: «O père! je ne mérite pas vos caresses... sauvez cet enfant... sauvez Pusterla... dites-lui la cause de tout le mal...»

Et ses sanglots l'interrompaient. Buonvicino, entendant des pas s'approcher, lui dit; «Sois béni! va, fuis, que le Seigneur t'accompagne et te rende ton père, comme tu as rendu cet enfant au sien!» Puis il cacha l'enfant dans les plis de sa robe, et, à la faveur de la nuit, rentra sans être observé dans le couvent de Brera, dont la règle était bien loin d'être aussi rigoureuse que celle des ordres plus récents.

Lorsque Buonvicino entra dans sa cellule, il était nuit noire, ce qui empêcha Francesco de voir la pâleur mortelle du front de son ami; mais il put comprendre toute l'étendue de sa disgrâce, lorsque ayant demandé au moine des nouvelles de Marguerite, celui-ci ne fit que lui tendre une main couverte d'une sueur glacée, pendant qu'un sanglot mal réprimé révélait ses angoisses; et ils pleurèrent l'un avec l'autre, et l'enfant avec eux: pauvre enfant, déjà assez intelligent pour comprendre l'affliction paternelle, trop peu raisonnable pour connaître l'art de ne point l'augmenter! il embrassait son père, qui répondait à ses embrassements avec cette impétuosité qui fait qu'après la perte d'une personne chérie nous nous attachons plus fortement à ce qui nous en reste, possédés d'un plus vif besoin d'aimer et d'être aimé, de le dire et de nous l'entendre dire. Par intervalle, Venturino éclatait en sanglots plus déchirants, et s'écriait, «Mon père, où est maman?--Oh! si lu l'avais vue, ils l'ont prise comme un voleur! Pauvre mère! Elle me regardait, elle t'appelait, mais elle ne pleurait pas... Où est-elle donc? allons la chercher; restons avec elle... avec elle aussi en prison!» Son père ne pouvait que lui recommander de se taire et d'étouffer ses plaintes parce que Buonvicino n'avait révélé à aucune personne du couvent, le dangereux secret que renfermait sa cellule.

Dans la maison de Brera, c'était pendant tout le jour une activité et un mouvement de travail régulier, tel qu'on en voit à peine dans les plus florissantes fabriques des villes les plus commerçantes de nos jours. Par la porte entraient continuellement des chariots charges de laine brute pendant qu'il en sortait d'autres l'emportant des tissus achevés. C'était un pesage, un mesurage, un battement de métiers à tisser, mêlés, de temps en temps, de pieuses psalmodies, d'autres fois de chansons populaires. Le silence imposé aux autres moines n'avait, jamais pu être prescrit à ceux-ci, qui venaient depuis peu de gagner à ce sujet un procès devant le Saint-Père: de plus, ils n'étaient point astreints au jeûne. Ils ne trouvaient point en effet ces obligations conciliables avec le commerce et le travail, qu'ils regardaient comme leurs principaux devoirs.