Au milieu de cette incessante rumeur, silencieux, cachés, Franciscolo et son fils demeuraient tapis dans l'étroite cellule, plus en sûreté que dans une forteresse, mais avec un serrement de coeur bien naturel dans une situation si désolante. Le jour, Buonvicino les laissait presque toujours seuls, autant pour ne point donner d'ombrage en interrompant ses occupations accoutumées, que pour aller aux environs et s'informer de ce qu'il importait de savoir; mais, les nuits, le bon moine les passait à causer avec son ami de leurs malheurs, à prévoir l'avenir et à le consoler.
Un jour que Buonvicino était avec ses hôtes infortunés, ils entendirent s'approcher le son d'une trompe. Il cessa, résonna peu après, s'interrompit de nouveau, jusqu'à ce qu'il retentit clairement au pied du couvent. L'enfant, qui était facilement distrait par une impression nouvelle et agréable, se mit à écouter avec complaisance, invitant les autres à en faire autant, en posant sa petite main sur ses lèvres pour les avertir de se taire et de lui laisser savourer tout entière cette distraction. C'était le crieur de la commune, qui venait criant par la ville d'une voix à briser les vitres. «Cent florins d'or de récompense à qui livrera Franciscolo Pusterla mort ou vif.» Puis, après une minute de silence, il donnait un nouveau son de trompe et reprenait: «Signori, une taille de cent florins d'or sur la tête de Franciscolo Pusterla, chef d'une criminelle conjuration pour renverser le seigneur Luchino, égorger les prêtres, détruire la sainte religion, et faire mourir de faim les pauvres gens.--Signori...»
Et ainsi, alternant le son et les cris, il s'éloignait au milieu d'une foule de peuple qui le suivait, les uns stupéfaits de cette énormité, et ne comprenant pas comment des tyrans si exécrables pouvaient vivre sous le soleil; les autres songeant quelle belle fortune serait la leur s'ils réussissaient à saisir et à livrer le proscrit.
Buonvicino et Pusterla entendirent cette proclamation, et Franciscolo s'écriant: «Une taille, comme pour un loup ou pour un ours!» couvrit la tête de son Venturino pour qu'il n'entendit point un ordre si cruel. Tout espoir d'être utile à Marguerite, à soi-même et à ses amis étant enlevé à Franciscolo, il ne lui restait plus d'autre parti à prendre que celui de la fuite, et de chercher son salut dans la retraite jusqu'à des temps meilleurs. «Va, lui disait Buonvicino; s'il y a pour Marguerite quelque moyen de délivrance ou seulement de consolation, tu sais que tu laisses ici un ami qui fera tout ce que tu pourrais faire, sans être, comme toi, exposé au péril. Oh! épargne au moins à cette femme céleste la douleur d'apprendre que vous êtes perdus, toi et votre enfant. Vas, fuis, fuis le plus loin que tu pourras; ne donne pas une trop facile créance aux illusions dont les exilés se bercent et avec lesquels ils trompent les autres. Ne te fie pas aux menteuses promesses des étrangers: les méchants ont le bras long, et leurs tortueuses ressources sont plus nombreuses que le juste ne saurait l'imaginer.»
Un matin, Ange Gabriel de Concoverzo, portier, comme on sait, de la maison Brera, ouvrait la porte rustique et laissait sortir un chariot du draps, sans rien dire que ces mots: «La bénédiction du Seigneur soit avec vous!»
Sur le haut du chariot un enfant était couché à plat ventre et caché par la toile qui recouvrait le chargement, et derrière la voiture venaient deux Umiliati. L'enfant était Venturino, et les deux autres personnages, Franciscolo et Buonvicino. Ils lui avaient, vivement recommandé, de se taire et de ne pas bouger, et le pauvre petit, après avoir dit: «On me conduit peut-être près de ma mère,» se nourrit de cette espérance et garda un silence religieux. Celui qui, sur un radeau fragile, abandonne l'écueil où la tempête l'avait jeté, et, pour regagner le port, expose de nouveau sa vie à tout les hasards du perfide élément, peut seul imaginer les sentiments qui agitaient les deux amis lorsqu'ils quittèrent l'inviolable seuil du couvent pour traverser cette ville où chaque pas était un péril. Il est vrai que, quelques jours s'étant écoulés, on s'était déjà relâché de la vigilance première et des mesures de rigueur. Ils n'avaient point non plus à craindre les perquisitions du fisc, parce que les Umiliati jouissaient de l'exemption du droit de dix solditerzuoli que chaque pièce de drap payait à la sortie. Et comme l'élection populaire nommait un gardien à chaque porte de la ville pour veiller à ce qu'il n'y eût aucune fraude dans la perception des droits, quelques-unes de ces portes étaient confiées aux Umiliati, et entre autres celle d'Algiso, par laquelle les fuyards devaient passer.
Lorsque le chariot approcha, comme on reconnut qu'il appartenait aux moines, personne ne vint le visiter; les deux Umiliati de garde s'écrièrent: «La paix soit avec vous, frères.--La paix soit aussi avec vous!» répondit Buonvicino; et ils sortirent. Quand ils se trouvèrent au large dans la campagne, Franciscolo osa lever les yeux, regarder autour de lui, admirer encore le beau ciel lombard, empourpré par l'aurore, et qui lui semblait d'autant plus beau qu'il ne le voyait depuis quelques jours qu'à travers une fenêtre à demi fermée. Il appela son fils, qui jusqu'alors s'était tenu tranquille, les mains sur les yeux et osant à peine respirer. Il leva sa blonde tête et sourit à son père, qui, le portant dans ses bras, l'embrassait avec effusion en lui disant: «Maintenant, nous sommes sauvés!»