Venturino répondait à ces caresses, puis, fixant sur Pusterla des yeux remplis d'une inexprimable tendresse, il lui demanda: «Et ma mère?»

Que pouvaient lui répondre les deux amis? Ils laissèrent échapper un douloureux gémissement. Et Pusterla, se rappelant toutes les phases de la vie qu'il avait partagée avec la malheureuse Marguerite, resta un moment tourné vers les remparts de Milan, qui s'abaissaient derrière l'horizon. Oh! que la patrie est chère à celui qui l'abandonne, surtout lorsqu'il y laisse la meilleure partie de son coeur!

A Varese, le chariot de draps devait s'arrêter à la Cavedra, maison que les Umiliati avaient dans cette ville. Là, Pusterla ayant changé d'habits, prit avec son fils congé de Buonvicino, «Adieu, s'écriait le moine attendri; vois les paroles gravées sur la porte de notre couvent: «Spera in Deo;--espère en Dieu!» grave-les dans ton coeur. Mets ton espérance dans le Seigneur qui donne une patrie même à la chèvre sauvage, et guide dans leur passage les hirondelles voyageuses. Il est pour tout et pour tous; il répand sur l'âme qui l'invoque l'abondante rosée de ses consolations, que le monde ne peut ni donner ni arracher au malheureux. Invoquons-le ensemble: prions-le de permettre que nous puissions encore une fois nous revoir,--nous revoir dans l'amour et dans la paix, dans des jours plus heureux pour toi, pour elle, pour notre patrie.»

Bulletin bibliographique.

Ahascerus, par M. Edgard Quinet. Édition nouvelle.
Comptoir des Imprimeurs-Unis, quai Malaquais, 15.

Le livre d'Ahascerus produisit, il y a quelques années, une vive impression, et eut un long retentissement dans le monde des philosophes et des poètes. Aujourd'hui encore cette grande épopée symbolique demeure peut-être le plus beau titre littéraire de M. E. Quinet.

Ahascerus comme on sait, enferme en un cadre immense la création, la passion, la mort et le jugement dernier, tout le passé et tout l'avenir de l'homme. M. Quinet a divisé son livre ou plutôt son livre en quatre journées, qu'il a coupées par trois intermèdes, et encadrées dans un prologue et un épilogue.--Le prologue de l'Ahascerus se passe dans le ciel; la terre a été détruite, «car elle était mauvaise.» Au moment d'en créer une autre plus parfaite, Dieu veut desceller le livre de sa pensée et retracer «en figures éternelles», devant ses élus convoqués autour de lui, le bien, le mal et tous les gestes, et le sort accompli de ces univers où ils ont vécu passagèrement sans en comprendre le sens, sans en prévoir la destinée. C'est par les séraphins que va être représente le terrible mystère.

La première journée, intitulée La Création, s'étend bien au delà de ce que le nom annonce: nous y trouvons la création et la jeunesse du monde, les Titans, le déluge, les empires, la Grèce et Rome. Ce n'est encore qu'un second prologue, qui nous mène jusqu'à la venue de Jésus-Christ.--La seconde journée, la Passion, à la dernière heure du Christ. Jésus gravit l'âpre sentier qui mène au Golgotha, et, chancelant sous sa croix, il implore l'assistance d'Ahascerus, qui le repousse. Le Christ le maudit, le condamne à l'exil et au voyage éternel. «Partout où tu passeras, lui dit-il, on t'appellera le Juif-Errant». Ahascerus commence sa course sans lui au travers du monde romain, qui s'écroule.

Avec la troisième journée, intitulée la mort, nuits entrons dans le Moyen-Age: la terre a vieilli. Mob (la Mort), l'implacable Mob éternel comme Ahasverus, va commencer à se mesurer de plus près avec l'humanité. Mob ne peut rien sur la vie d'Ahasverus; elle conçoit pour lui une haine implacable, et veut torturer au moins celui qu'elle ne peut détruire. Rachel, un ange autrefois, et maintenant une femme, aime Ahasverus et se dévoue pour lui: le ciel et l'enfer frappent Ahasverus; mais, quand tout l'accable, une femme le soutient, une femme le bénit. Rachel a fait monter jusqu'au ciel un cri de miséricorde.--Nous sommes arrivés à la dernière limite du temps présent.

La quatrième journée, le jugement dernier est consacrée tout entière à l'avenir. Le monde est détruit, les peuples et les rois paraissent aux pieds du juge suprême. Ahasverus est à genoux avec Rachel dont l'amour le rachète enfin de l'anathème prononcé contre lui.