Le mystère est fini: le nouveau monde promis par l'Éternel est créé. Mais le livre ne se termine pas là; il reste encore l'épilogue, l'épilogue où l'auteur renferme le dernier mot de l'oeuvre. --Au moment où le livre des Jésuites sonne contre M. Quinet et son illustre collègue tout un parti puissant qui accuse les deux auteurs d'irréligion et d'impiété, la nouvelle édition d'Ahasverus semblera venir comme à l'appui de ces graves accusations, et les leçons du professeur seront présentées sans doute comme la conséquence positive et pratique des imaginations hétérodoxes du poète. Peut-être donc n'est-il point hors du peuple de revenir sur cette pensée philosophique contenue dans l'Épilogue d'Ahasverus, et fort mal interprétée par plusieurs qui croient avoir tout dit quand ils ont prononcé le grand mot vide et sonore de panthéisme.

Le poète avait fait dire à Ahasverus «que ses pieds ne se reposeront croisés l'un sur l'autre que sur le flanc de l'infini.» L'homme ne doit donc acquérir la claire et parfaite notion du bon, du vrai, du beau, de l'amour idée, de Dieu enfin, qu'en atteignant au terme de son développement, la plénitude de son être, c'est-à-dire en devenant lui-même infini. C'est donc proprement lui-même qu'il cherche; une fois en possession de l'infini, qui sera son moi, il se suffira bien à lui-même; il s'aimera, il se connaîtra, il croira en lui, il se cernera. L'épilogue du poème arrivé ainsi, par la nécessité des connections logiques, à la négation de tous les dogmes de la Bible et de l'Évangile, Jehova meurt de vieillesse, puis le Christ, seul au firmament, doute de sa divinité et l'Éternité s'ensevelit. Comme Jehova, comme Brama, comme Jupiter, le Christ n'est donc, de son aveu, qu'une entité chimérique, un mythe, une forme inhérente à l'esprit humain;c'est ce pleur qui toujours suive des yeux Ahasverus; c'est l'expression plus ou moins pure et de mieux en mieux comprise de l'inconnu divin. Que reste-t-il donc à la fin de l'épilogue.' une seule inconnue, l'affirmation absolue de ce qui est, la synthèse même d'Ahasverus, de la nature du bien, l'Éternité.

La théologie, la cosmologie, l'histoire, forment ainsi les trois anneaux d'une nature inassouvie: Dieu remplit le monde et le monde tient intimement à l'homme, de telle sorte que le Créateur, la création et la créature se neutralisent et se confondent dans l'être universel, l'infini.

Tels sont les principes que plusieurs ont qualifiés de subversifs en matière de religion. Le reproche, néanmoins, peut-il de bonne foi être adressé à M. Quinet! Assurément certaines pages de son livre de quoi désespérer les plus forts, de quoi faire peur à l'esprit le plus ferme dans ses croyances; c'est un effrayant conflit de la foi et du doute: c'est une affirmation, puis aussitôt une négation brutale. On s'attendrit sur la naissance et la passion du Christ; on se pénètre d'une adoration chrétienne pour la vierge Marie; puis, en tournant la page, on trouve déjà l'idole brisée, l'autel renversé. Crédulité puérile! Vous adoriez un fantôme!--Est-ce donc à dessein que M. Quinet a rempli son livre de ces contrastes irritants? Doit-on voir dans son ardeur iconoclaste une intention préméditée de désorienter et de désespérer le lecteur? Ou bien plutôt M. Quinet n'a-t-il pas usé simplement de la tradition comme d'un thème poétique sur lequel il a laissé courir sa libre et puissante fantaisie? Ne s'est-il pas fait plutôt, et en même temps, le traducteur implacable de l'histoire et de ses déceptions personnelles? Personne ne peut en douter.--C'est un fait consacré dans la vie des individus, que le dogme, accepté d'abord sans aucun examen, nous rend tous, plus ou moins, martyr de nos premières croyances; qu'un âge vient ensuite où d'abord on tourne en dérision, et bientôt l'on regarde d'un oeil indifférent les mystères que avaient notre foi et notre amour. Et, de même dans la vie de l'humanité; les premiers siècles du christianisme se sont dévoués le Moyen-Age a cru fermement, le dix-huitième siècle a raillé, le dix-neuvième a douté.

M. Quinet n'a donc fait que reproduire une éternelle vérité, et si cette vérité nous paraît dure, ce n'est pas la faute de celui qui s'en est fait l'interprète.

Quant à ce qui touche à la traduction libre du dogme, l'auteur s'est franchement expliqué là-dessus dans sa préface de Prométhée.

Il avoue qu'une fois l'inviolabilité du dogme entamée, il y a moins d'impiété que de ferveur à lui rendre encore un certain culte artistique, à le caresser de ses pensée, à l'embellir de son imagination, à le plier aux besoins particuliers de la plume et de la toile. Nous renvoyons donc à cette préface tous ceux dont les procédés poétiques de M. Quinet ont pu blesser l'orthodoxie.

Il nous resterait à louer, après tant d'autres, l'imagination opulente du poète et les couleurs de son style, si vives et si éclatantes, qu'elles causent souvent au lecteur une sorte d'éblouissement. «Il y a tel passage, a dit un critique, qu'il faudrait pouvoir lire les yeux fermés.» M. Magnin a mieux apprécié que tout autre les mérites littéraires d' Ahascerus, et nous renvoyons le lecteur à l'excellente Notice mise en tête de la nouvelle édition d' Ahascerus, «La langue de M. Quinet, dit M Magnin, à la fois savante et populaire, est riche, pure, originale. Ce qui lui nuira auprès d'un certain nombre de lecteurs, c'est que sa manière est trop pleine et trop feuillue, comme disait Diderot dans la Nouvelle Héloïse c'est qu'il y a dans son livre un luxe trop peu réprimé de pensées et d'images... Le font et la forme, la pensée et la langue, le corps et le vêtement, tout, dans cet ouvrage, est empreint de force et éblouissant de nouveauté...»

La nouvelle édition contribuera sans doute à accroître encore le succès de ce beau livre, et lui assurer définitivement la légitime et durable popularité que M. Magnin, dès 1833, prophétisait à la grande fresque épique de M. Quinet.

Collection des Auteur» latins, avec la traduction en français; sous la direction de M. D. Nisard, maître de conférences à l'École Normale.--25 vol. grand in-8.--Oeuvres complètes de Petrone, avec la traduction en français; par M. Baillard. --Paris. J.-J. Dubochet et Comp., rue de Seine, 33.