Le Satyricon de Petrone, bien que les neuf dixième en aient été perdus, est encore un des livres les plus curieux que nous ait légués l'antiquité. Petrone, né à Marseille, chevalier romain, proconsul en Bithynie, ensuite consul à Rome et admis dans le petit nombre des familiers de Néron, aurait été un des littérateurs, les plus remarquables de ce règne, s'il n'en eut été le plus voluptueux, le plus élégant et le plus consommé. Dans cette cour, livrée à tous les débordements de la débauche et à tous les raffinements du luxe, Petrone acquit le titre d'arbitre du bon goût (arbiter elegantiarum); il en fut le Chaulieu le Chapelle, et, à quelques regards, le Voltaire. Victime de la jalousie de Tagellin, son rival dans la science du plaisir, et comprenant que, sous un maître tel que Néron, une disgrâce était une sentence de mort, Petrone volut mourir aussi élégamment qu'il avait vécu. Le peintre le plus sombre et le plus énergique de Rome impériale, Tacite, a pris la peine de retracer ce beau suicide épicurien, si philosophiquement et finement gradué. «Petrone, dit-il dans ses Annales, se fit ouvrir les veines, les refermant, puis les rouvrant à volonté, s'entretenant avec ses amis, sans ostentation de courage, non de l'immortalité de l'âme ou de doctrines spéculatives, mais de poésies badines. Il récompensa quelques esclaves, en fit châtier d'autres. Il se promena, il se livra au sommeil; si bien que sa mort, quoique forcée, parut naturelle. Dans son testament même, il ne mit point, comme tant d'autres victimes, des adulations pour Néron, pour Tagellin ni pour aucune des puissances, du jour; il y retraça les débauches de l'empereur sous les noms de jeunes impudiques et de femmes perdues.... et il lui envoya l'écrit scellé de son anneau, qu'il brisa, pour qu'il ne put servir à compromettre personne.» à ce tableau, Pline le naturaliste ajoute «que Petrone, condamné à mourir par la jalousie de Néron, brisa, pour en déshériter la table impériale, une coupe murrhine du prix de 300 grands sesterces,» environ 60,000 francs. Notre bel esprit marseillais-romain ne doit donc pas être confondu avec cette tourbe de patriciens, de philosophes, d'histrions et de gladiateurs, qui flattaient, même après leur mort, leur impérial bourreau. Indépendant par la pensée, mais ne pouvant se soustraire à cette domination qui écrasai! le monde connu, il s'en vengea du moins avant de la subir en stoïcien couronné de roses.
Néron n'ayant pas jugé à propos de publier le testament peu flatteur de son maître en fait d'élégances, nul doute que le Satyricon ne soit un ouvrage antérieur et tout à fait différent. Un homme dont le sang coule n'est pas d'ailleurs en position d'écrire ou de dicter un si gros livre. M. Baillard, dans sa. Notice très-intéressante sur Petrone, n'a pas eu de peine à réfuter à ce sujet la sottise des commentateurs qui ont voulu absolument trouver, dans le fameux festin de Trimalchion et dans les aventures qui le précèdent, une description exacte des extravagances et des turpitudes de la cour impériale. Le Satyricon est un roman latin, je n'ose dire un roman de moeurs dans le genre des satires ménippées. La mère n'en permettra pas «la lecture à sa fille;» mais l'humaniste, le philosophe, l'artiste, le politique y trouveront mille sujets d'étude et de réflexions. Il plaira aux uns par la grâce et le piquant du style patrissimae impucitatis; aux autres par les renseignements qu'il prodigue relativement aux moeurs, aux manières, aux coutumes et aux arts; il attachera les esprits les plus graves par des révélations inattendues et profondes, sur l'état social, économique et politique de l'empire romain. Un roman capable d'instruire ou d'inspirer Scaliger, Molière, La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, Gibbon, Adam Smith, n'est pas un roman méprisable; il est même unique dans son genre. M. Augustin Thierry reconnaît que la pensée d'écrire son magnifique ouvrage sur l'histoire d'Angleterre lui vint à la lecture du premier chapitre d'Ivanhoe; qui sait si de grands travaux sur l'histoire romaine n'ont pas dû ou ne devront pas leur origine à quelque improvisation d'Eumolpe, à quelque fantaisie de l'imagination.
La partie narrative du Satyricon se compose des aventures de deux espèces d'étudiants ou d'escrocs, de leur jeune frère Giton, du méchant improvisateur **** et de quelques femmes perdues. Ces mécréants ont commis et commettent toutes sortes d'infamies; le vol, l'assassinat, un effroyable pêle-mêle de prostitutions et d'adultères, sacrilège,
«Et des crimes peut-être inconnus aux enfers;»
mais ce sont des marauds pleins d'esprit, d'audace, de ressources et quelquefois de poésie. La scène se passe à Naples, au sein d'une population d'affranchis, de parvenus, d'esclaves, de soldats, de matelots, d'histrions, de proxénètes et de courtisanes. Dans cette ville gréco-romaine, l'esprit sophistique des rhéteurs, la subtilité, la grâce, la rouerie helléniques sont perpétuellement en contact avec le sens pratique, l'orgueil, l'avarice, la superstition, la luxure et la férocité de la race latine. Du mélange ou du choc des intérêts et des idées, de l'alliance de la prose et des vers résultent à chaque pas le vaudeville l'épopée, la comédie, la tragédie burlesque, des traits saillants d'histoire, de morale ou de philosophie. Sous ces portiques sonores retentissent, avec les strophes d'Horace, les hexamètres de l'Iliade et la danse guerrière des homéristes, sur ces places embrasées par le soleil napolitain, la foule s'écarte devant les faisceaux des rhéteurs, comme les vagues sous la proue d'une navire, et dans le carrefour voisin, il vous semble ouïr déjà le rire de Polichinelle et la clochette de saint Janvier. L'ancien édifice social craque déjà sur ses bases. Si les formes subsistent encore, quel changement dans le fond des choses! Les familles patriciennes, décimées par les proscriptions, achèvent de s'éteindre dans le luxe, la débauche et la stérilité. A leur s'élèvent des fortunes, mais non des maisons nouvelles; fortunes d'affranchis, dévorées par la prodigalité aussitôt que créées par la spéculation et l'usure. Religion, institutions, moeurs, tout cède à l'action désolante du despotisme ou de la philosophie, tout s'effacera bientôt devant le christianisme et les, Barbares. La Grèce captive, Horace à dit que, la Grèce a conquis de sauvage, vainqueurs; elle s'apprête à installer le Bas-Empire sur les rives du Bosphore.
Le mérite de Petrone est surtout, à mon sens, de nous faire assister à cette transformation des esprits et des choses. Intelligent, il instruit autant qu'il amuse, en nous promenant à travers ces ruines dont son rire nous indique le sens aussi profondément que la mélancolie de Tacite. A table, au lupanar, au temple, au cirque, où ces antiques lassaréens s'enivrent du sang des condamnés et des gladiateurs, il nous montre, en se jouant, le monde romain que décompose le droit de cité accordé aux dieux et aux idées, au langage et aux corruptions de tant de nations étrangères.
A-t-il eu conscience de la portée de ses tableaux? Je suis tenté de le croire quand je réfléchis à la sagacité philosophique, à l'audace toute voltairienne de ses sarcasmes contre les superstitions ou les abus. A vrai dire, Petrone est un philosophe du dix-huitième siècle. Son engouement, sa grâce, sa galanterie, aussi bien que sa hardie incrédulité, portent le cachet des marquis philosophes de cette époque célèbre; Romain et familier de Néron par le langue, par la pensée il est Français.
Des citations sont le meilleur moyen de faire connaître un esprit de la trempe de Petrone et une traduction aussi habile que celle de M. Baillard. J'ouvre donc en parcours d'un regard complaisant ces pages sorties si élégantes et si correctes de la typographie de MM. Didot. Des la première je trouve une leçon adressée par l'arbitre du goût à tous les inventeurs ou rénovateurs de formes, qui ne manquent jamais de marquer les époques de décadence:
«La noblesse, et, si je puis dire, la pudeur du discours n'admettent ni fard ni bouffissure: sa beauté naturelle fait son élévation. C'est depuis peu que ce déluge de phrases ronflantes et hyperboliques de l'Asie (de l'Allemagne à présent) est débordé dans Athènes... Pour la poésie même, plus de coloris pur et frais... La peinture n'a pas fait meilleure fin, depuis que la présomptueuse Égypte imagina pour un si grand art ses méthodes expéditives.
Il parait néanmoins que cette littérature boursouflée jouissait de peu de considération, même à Naples; car les improvisateurs y sont quelquefois lapidés, et un assassin, souillé de tous les vices, dit à un autre infâme: