«Tu es bien plus vil que moi, par Hercule! pour souper en ville, tu as flagorné un poète.»
Gourmandise romaine et propos de table.--Aucun potentat, de nos jouis, ne pourrait se flatter de traiter ses convives à la façon de Trimalchion. Ce vieux Turcaret gréco-romain, comme l'appelle M. Baillard, ignore l'étendue de ses propriétés, le nombre de ses esclaves; il a pour serviettes des chevelures parfumées, des meubles, une vaisselle, des costumes d'un luxe prodigieux; des cuisiniers d'une imagination et d'un raffinement à donner nos plus célèbres gastronomes; des squelettes d'argent pour stimuler les bons vivants par l'image de la mort; des plafonds mobiles, qui apportent le dessert avec une pluie de parfums et de couronnes; mille inventions dignes de Sardanapale. Qu'un plat d'argent, tombe à terre, soit ramassé par un serviteur économe, Trimalchion fait souffleter le drôle et rejette le plat, qu'on balaie avec les ordures. Rien de plus amusant et de plus étrangement instructif que le cynisme de cet Amphitryon grotesque au milieu de ses parasites et de ses affranchis, presque aussi riches que lui. Il fait tout haut l'éloge du dieu Crépitus, et en permet le culte le plus bruyant à ses convives. Enhardis par sa libéralité, les convives se noient dans un déluge de coq-à-l'âne et de calembours. On parle des jeux du cirque:
«N'allons-nous pas avoir un combat de première qualité».... Point de gladiateurs du commun: des affranchis en masse. Titus, mon maître, a le coeur grand et la tête chaude. Avec lui, point de quartier: le fer sera de bonne trempe; pas moyen de lâcher pied. Les viandes à distribuer au peuple seront au centre, pour que l'amphithéâtre voie. Le patron a de quoi: il vient de recueillir 30 millions de sesterce... Il a déjà quelques petits chevaux barbes, une conductrice de chars à la gauloise, et le trésorier de Glycon qui fut surpris en fêtoyant la femme de son maître. Qu'il supplante donc tout à fait Norbanus dans la faveur politique! Au fond qu'est-ce que ce Norbanus a fait de bien pour nous? Il nous a donné des gladiateurs à 1 sesterce pièce, tout décrépit que d'un souffle on eût jetés à bas. J'en ai vu de meilleurs mangés par les bêtes aux flambeaux. Enfin, on eût dit un combat de coqs. L'un était lourd à ne se pouvoir traîner, l'autre avait des jambes de basset; le troisième, qui était mort d'avance, eut les jarrets coupés... tous, enfin de compte, furent passé aux lanières tant ils s'étaient montrés de purs rebuts de pacotille....
«Nos tables, desservie au son des instruments, trois cochons blancs sont amenés dans la salle, ornés de jolies muselières et de grelots... Je pensais que c'était des porcs acrobates... Trimalchion mit fin à notre attente: «Lequel voulez-vous, nous dit-il, qu'on vous apprête à l'instant.» Un malappris vous servira un coq, un faisant, quelques misères pareilles, mes cuisiniers, à moi, font cuire des veaux entiers dans leurs chaudières.. Si vous n'êtes pas contents du vin, je le changerai... Grâce aux dieux, je ne l'achète pas, et tout ce qui vous fait venir l'eau à la bouche est le produit d'un bien que j'ai près de la ville et que je ne connais pas encore. On le dit limitrophe de Terracine et de Tarente. Je veux joindre la Sicile à mes petites possessions, pour que, si l'envie me prend de voir l'Attique, la traversée se fasse par mes domaines. Mais écoutez-en, Agamemnon quelle controverse vous avez déclamée aujourd'hui. Ne croyez pas que j'aie dédaigné la littérature: j'ai trois bibliothèques, une grecque, les autres latines. Agamemnon ayant commencé: «Un pauvre et un riche étaient ennemis...--Trimalchion demande: Qu'est-ce qu'un pauvre? --Ah! charmant!» reprend l'orateur...
«Survient l'archiviste de Trimalchion qui, du même ton que s'il s'agissait du journal des actes de Rome, fait la lecture suivante: Le 7 des calendes de sextilis, dans le domaine de Cumes, sont nés trente garçons et quarante filles. On a porté des granges dans les greniers cinq cent mille boisseaux de froment; on a accouplé cinq cents boeufs. Dudit jour: mise en croix de l'esclave Mithridate, pour avoir maudit le génie de notre doux maître. Dudit jour: report dans la caisse de ce qui n'a pu être placé, 100,000 sesterces. Dudit jour: incendie dans les jardins de Pompée...--Comment! demande Trimalchion, quand m'a-t-on acheté les jardins de Pompée?--L'an dernier, répond l'annaliste; c'est pourquoi ils ne sont pus encore portes en compte.» Trimalchion, bouillant de colère, s'écrie; «Quelque soient les biens que l'on m'achètera, si dans six mois je n'ai pas avis, je défends qu'on me les porte en compte.» Ensuite on lut des ordonnances d'édiles, des testaments de maîtres des forêts qui s'excusent de ne pas faire Trimalchion leur héritier. «Le pauvre homme!»
Les danseurs de corde commencent leurs exercices. «Il n'y a que deux choses monde, dit le satrape, qui me fasse grand plaisir à voir: les danseurs de corde et les corneilles. Les autres bêtes, chanteurs ou acteurs, suit vraiment des attrape-nigauds. Par exemple, j'avais aussi acheté des comédiens; eh bien! j'ai préfère leur faire représenter des farces altellunes.»
Trimalchion est interrompu dans son panégyrique des funambules par l'un d'eux, qui lui tombe sur le bras. L'offensé magnanime déclare l'offenseur libre, pour qu'il ne soit pas dit qu'un tel personnage a été contusionné par un esclave.
Un des coaffranchis de Trimalchion, mécontent d'un convive, lui crie: «Es-tu chevalier romain? moi je suis fils de roi. Tu veux, savoir pourquoi j'ai été en service? Parce que j'ai bien voulu m'y mettre, et que j'ai mieux aimé être citoyen romain que roi tributaire.»
Ce mot cornélien rappelle celui de ce sergent français, qui disait à Berlin, en 1806: «J'aime mieux être sergent au 1re de ligne que roi de Prusse.
Les homéristes arrivent, frappant de leurs piques sur leurs boucliers. Ils discourent en vers grecs, et Trimalchion les accompagne en lisant, d'un ton musical, un livre latin. Pendant qu'il estropie Homère et la mythologie pour expliquer le sujet du récit à l'auditoire, «un veau sur un énorme plat est apporté bouilli et le casque en tête. Il est suivi d'Ajax, qui, brandissant son glaive en furieux, tranche sans pitié, joue d'estoc et de taille, et ramasse à la pointu du sabre les morceaux qu'il présente aux convives ébahis.»