Il faut lire dans Petrone l'interminable menu de ce festin pour se faire une idée de la magnificence, de la sensualité et de la gloutonnerie latines. Tout est mesquin dans nos banquets modernes, comparé à ces orgies du peuple-roi. Le dessert n'est pas moins mémorable que les premiers services:
«Tout à coup le plafond vint à craquer, et la Salle entière trembla. Tout alarmé, je me lève, et comme moi les autres convives... Or, voilà que du lambris entr'ouvert un cercle, aussi vaste que la coupole dont il se détachait s'abaisse sur nos têtes, et offre dans tout son contour des couronnes d'or suspendues et des vases d'albâtre remplis de parfums. C'étaient les présents d'usage. Comme on nous invite à les prendre, nous reportons nos yeux sur la table: elle était déjà couverte d'un plateau chargé de quelques pièces du four. Au centre s'élevait Priape, en pâtisserie, qui, dans son ample giron, présentait des raisins et des fruits de toute espèce... pas un gâteau, pas un fruit qui ne fit jaillir à la moindre pression une liqueur safrancée dont l'incommode rosée arrivait jusqu'à nous. Persuadés qu'il y avait quelque chose de sacré dans cette aspersion traîtreusement solennelle, nous nous levâmes le plus droit que nous pûmes, et nous criâmes: A Augustus César, père de la patrie, longue prospérité!... Sur ces entrefaites, trois esclaves, vêtus de tuniques blanches, entrent dans la salle. Deux d'entre eux posent sur la table les lares du logis avec leurs bulles d'or; le troisième, tenant une patère vin, fait le tour de la table, en criant: Soyez nos dieux propices! Or, disait-il, ces lares s'appelaient, le premier. Industrie; le second. Bonheur; le troisième, Profit. Puis vint le buste authentique de Trimalchion lui-même, et chacun le baise à la ronde...
«Trimalchion, attendri par le vin et devenu philanthrope: «Mes amis, s'écrie-t-il, les esclaves aussi sont des hommes, ils ont suce le même lait que nous, quoiqu'un mauvais destin ait pesé sur eux; mais, de mon visant, et bientôt, ils boiront l'eau des hommes libres. En un mot, je les affranchis tous dans mon testament.»
Ce passage est remarquable; il montre le progrès des idées correspondant à la corruption des moeurs. Il y a là un formidable problème.
Séance tenante, Trimalchion distribue des legs à ses amis et à ses serviteurs; puis il commande son tombeau et dicte lui-même son épitaphe, qui mérite l'attention de ce siècle positif:
C. POMPEIUS TRIMALCHION,
NOUVEAU MECÈNE REPOSE ICI.
LE TITRE DE SERVIR LUI FUT DÉCERNÉ EN SON ABSENCE.
PIEUX, BRAVE, LOYAL. PARTI DE RIEN, IL PROSPÉRA,
LAISSA TRENTE MILLIONS DE SESTERCES,
ET N'ASSISTA JAMAIS AUX LEÇONS DES PHILOSOPHES.
PASSANT, IL TE SOUHAITE PAREILLE CHANCE.
Laissons cet homme de bien pleurer sur son tombeau avec tous ses hôtes avinés; laissons-le changer d'humeur, crier qu'il crève de prospérité, proposer le bain, le souper, des libations nouvelles en l'honneur de la première barbe d'un esclave favori, injurier et battre l'aimable Fortunata, sa moitié, qui s'oppose à cette fantaisie conjugale; sauvons-nous à travers la pompe funèbre de ce Charles-Quint grotesque qui s'étend sur une pile d'oreillers, comme sur un lit de parade, et dit à des donneurs de cor: «Supposez, que je suis mort: jouez-moi quelque chose de gentil.»
Eumolpe, poète raté, recueille le principal héros du Satyricon. Cet Eumolpe est bien le plus infortuné des improvisateurs; il ne peut hasarder un vers sans risquer d'être assommé ou lapidé. Ses mésaventures sont racontées avec infiniment gaieté et de grâce. C'est dans la bouche de cet effronté parasite que Petrone a placé les deux morceaux poétiques les plus étendus du Satyricon, à savoir la Prise de Troie et la Guerre Civile. Ces petits poèmes ne manquent ni d'élégance ni d'énergie, mais ils sont déparés par l'affectation, l'enflure et les puérilités descriptives, tristes indices du déclin littéraire. En général, la prose de Petrone me parait supérieure à ses vers, bien que son livre en offre de fort jolis. Après un naufrage raconté dans le goût de Sénèque, mais égayé toutefois des traits les plus comiques, Eumolpe débarque en mugissant des hexamètres aux environs de Crotone. Dans cette ville, et dans la plupart de celles de la Grande-Grèce, l'industrie principale est celle de la chasse aux héritages; la population «'y divise en deux catégories: les courtisés et les courtisans. A Crotone, personne n'élève de famille; car quiconque a des héritiers naturels se voit exclu et des soupers et des spectacles..... il reste perdu dans la canaille. Ceux au contraire qui n'ont jamais pris femme, ou qu'aucune proche parenté ne lie, parviennent aux plus hautes dignités: ils ont seuls des talents, ils sont seuls innocents devant la justice.»--Quels traits de lumière sur les causes de la disparition de la race romaine!
Eumolpe fit dans cette ville, vouée au célibat, en se faisant passer pour un marchand naufragé, mais encore riche à millions de sesterces. Toutes les bourses furent aussitôt ouvertes à cette bande d'escrocs. Le texte de Petrone, mutilé par le temps, les abandonne au milieu de cette aventure; mais les dernières lignes indiquent suffisamment qu'Eumolpe, convaincu de fraude, périt de mort violente, et que ses complices prirent la fuite.
Ce dénouement moral fait quelque honneur à l'auteur du Satyricon, qui n'abuse pas généralement de la Providence. Les idées de Petrone, en matière de religion positive, paraissent en effet se résumer dans les deux mots suivants, qui lui inspire des vers très-connus à Voltaire et à Louis Racine: