Si la justice se repose, la mort au contraire semble plus active que jamais.--L'Académie des Sciences a perdu un de ses membres de la section de mécanique, M. Curiolis, directeur des études à l'École Polytechnique, enlevé à ses estimables travaux dans sa cinquante-unième, année.--La gravure s'est vu enlever M. Tiolier, ancien graveur-général des monnaies, dont le nom figure sur bon nombre de nos pièces d'or et d'argent, et au burin duquel sont dus des coins fort remarquables. La sculpture a vu mourir, ou plutôt s'éteindre à quatre-vingt-quatre ans, un ancien pensionnaire du roi à Rome, M. Gérard, qui avait été appelé à prendre part à la décoration de nos principaux mounments. Les travaux exécutés par lui à la Colonne, aux Tuileries, au Louvre, au Palais-Royal, à la Chapelle expiatoire et à l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, lui avaient assigné un rang honorable parmi nos statuaires.--La marine a rendu les devoirs funèbres à M. le contre-amiral Fauré, commandant nos forces navales en Algérie.--La veuve de Couthon également terminé une carrière qui s'était prolongée d'un demi-siècle au delà de celle de l'homme que ses actes et ses discours avaient fait appeler la Panthère du triumvirat.--Il faut au comte de Toréno, à sa vie publique et administrative, une appréciation plus développée que ne le comporte la course au clocher que nous faisons ici dans le champ de la mort. L'Illustration lui consacre sa dernière page. Bornons-nous, en cet endroit, à enregistrer son décès.--Enfin, il nous est mort un dieu, Coessin vient de terminer sa carrière romanesque et accidentée dans sa soixante-cinquième année. D'abord élève du conventionnel Bomme, il se fit remarquer par la chaleur de son civisme. Il avait pris le nom de Mutius Scoerola, et fit la route de Lyon à Paris à pied pour faire hommage à la patrie du résultat de cette rigoureuse économie. Plus tard, il accompagna Clouet, envoyé à Cayenne pour y fonder une république-modèle, de concert avec Billaud-Varennes, puis revint en France pour chercher des colons, il y reçut la nouvelle de la mort de Clouet, ce qui le fit demeurer. La mécanique vint bientôt occuper exclusivement pour un temps cette imagination mobile et ardente. Il chercha à construire des vaisseaux sous-marins et à appliquer la vapeur à la navigation. Ces essais furent sans résultats. Bientôt après, toutes ses idées se tournèrent vers la mysticité; il prétendait être revenu à la religion par les sciences; mais comme la modération était loin d'être le caractère distinctif de cette singulière organisation, il ne se borna pas à être chrétien, il devint ultramontain fougueux. Il institua d'abord à Chaillot, puis ensuite rue de l'Arcade, un établissement mystérieux, qu'on appela la Maison grise, et sur le régime intérieur duquel tant de récits faux ou vrais, mais étranges, furent faits, que le préfet de police d'alors, M. Pasquier, crut devoir y faire opérer une descente. Illogique autant qu'ardent, il s'occupait avec une égale passion de recherches analogues à celles de Gall et de Spurzheim, avec qui il était en rapport, et de thèses spiritualistes: le point de conciliation était difficile à trouver. C'est alors qu'il fit paraître (1809) un ouvrage empreint de tous les signes de ce conflit d'idées contradictoires, et que dans son embarras de lui donner un nom, il intitula les Neuf Livres, parce que l'ouvrage est en effet divisé en neuf parties.
La Restauration semblait devoir ouvrir une nouvelle carrière à l'esprit de prosélytisme de Coessin, madame de Genlis, dans ses Mémoires, annonce qu'elle s'attendait à lui voir jouer quelque grand rôle. «Nous imaginâmes, dit-elle, le chevalier d'Harmensen et moi, qu'il avait l'intention et l'espérance de se faire élire pape à la mort de Pie VII. Il est curieux de voir ce que deviendra cet homme extraordinaire.» Cet homme, après avoir fait de fréquentes excursions et d'assez longs séjours à Rome; après y avoir fondé une sorte de congrégation qui était comme une émanation de la Maison Grise de Paris, dispersée par l'entrée des étrangers en 1814; après deux publications nouvelles aussi incohérentes qui la première, mais dans lesquelles abondent des vues très-hautes et des aperçus très-fins, s'était retiré de l'apostolat, pour se livrer infructueusement à la mécanique et à l'industrie, et vient de mourir, depuis longtemps oublié.
Les Pèlerinages à la Sainte-Baume
EN SEPTEMBRE.
Pèlerinage à la Sainte-Baume.
La tradition raconte qu'après la mort du Christ, Lazare, Marie, Madeleine et Marthe, montèrent sur une frêle barque pour fuir les lieux témoins de l'agonie du Rédempteur. Longtemps battue des flots, la nacelle miraculeuse se trouva enfin en présence d'une rive amie. Le Rhone, à son embouchure, décrit les méandres les plus capricieux; comme le Nil, il a voulu avoir son Delta; et agrandissant de ses alluvions un promontoire qui s'avançait au milieu des flots, il a créé la Camargue. Au temps dont nous parlons, cette langue de terre n'avait point reçu le nom qu'elle prit plus tard d'un campement de Marins (Caii Marii Ager); les géographes ne nous disent point comment on la désignait. C'est à l'extrémité de cette pointe qu'aborda la sainte caravane. Le village ou plutôt les huttes de pêcheurs qui s'élevaient à cet endroit s'appellent aujourd'hui les Saintes-Maries.
C'est là que les voyageurs se séparèrent. Marie quitta la terre pour les cieux, Lazare prit la route de Marseille, où il fit cesser une peste effroyable qui ravageait la ville; Marthe se dirigea vers Tarascon, qu'elle délivra de ce monstre appelé la tarasque, qui, chaque année, sortait des flots du Rhône pour décimer les plus belles filles du pays; Madeleine, trouvant les marais et les solitudes de la Camargue trop doux encore pour sa pénitence, parcourut les montagnes voisines, cherchant un site assez aride, une caverne assez profonde pour y ensevelir le secret de ses erreurs passées et de son expiation présente.
Grotte de la Sainte-Baume.