Une chaîne de montagnes couvertes de forêts sépare le département des Bouches-du-Rhône de celui du Var. Sur un des sommets les plus élevés, près d'un torrent, au milieu d'un bois de sapins, la sainte trouva une grotte obscure, profonde, retraite abandonnée des bêtes féroces; elle la choisit, pour y finir ses jours dans les larmes et le désespoir. Aujourd'hui, cette caverne, sanctifiée par le repentir, est devenue, sous le nom de Sainte-Baume, un lieu de pèlerinage fréquenté par toute la Provence.

Voici l'époque où a lieu la grande fête de la Sainte-Baume, D'Arles, d'Aix, de Marseille, de Toulon et de tous les points intermédiaire? partent des bandes nombreuses qui se dirigent vers le tombeau de Madeleine. La plus considérable de ces caravanes part du lieu même où la sainte aborda, c'est-à-dire de la Camargue.

Ce pays fertile et malsain peut donner une idée des Marais-Pontins; ce sont les mêmes pâtres fiévreux, les mêmes occupations sauvages, la même foi. La vie se passe à lutter contre des taureaux, à dompter des cavales et à prier la madone. La Camargue a pour madone sainte Madeleine.

L'homme ne construit qu'une demeure provisoire au milieu de cette dangereuse contrée; il ne fait qu'y camper. Lorsque le temps des moissons arrive, d'innombrables moissonneurs se répandent dans la campagne; les épis tombent, les gerbes s'entassent; tout le monde lutte d'activité: un veut avoir fini avant que le mauvais air, la malaria, ait lancé ses courants fiévreux dans l'atmosphère. Quand les moissonneurs sont partis, les glaneuses restent; elles dressent leurs tentes au milieu des sillons vides, où elles cherchent l'épi oublié. Souvent la maladie les emporte au milieu de cet ingrat labeur; alors leurs compagnes, les autres prolétaires des champs, jettent sur leur tombe des fleurs qui semblent comme elles minées par la fièvre. Chaque été, la mort fait sa moisson parmi ce pauvres glaneuses. Ne faut-il pas que la Provence paie aussi son tribut au Minotaure de la pauvreté.

Après la coupe des blés ont lieu les grandes ferrades. Les marécages profonds, ces interminables plaines couvertes d'herbes, qui sont comme les Pampas de la France, servent d'asile à des troupeaux de boeufs et de chevaux sauvages. Il faut cependant leur donner la marque du propriétaire, ou s'en emparer pour les vendre. Alors les Gauchos du pays se réunissent, armés d'un lacet et d'une longue lance; montés sur de chevaux vigoureux, ils se mettent à la poursuite des animaux rebelles; ils lancent leur lacet dans les cornes du taureau et dans les jambes du cheval, ils le traînent ainsi jusque dans une enceinte où un homme armé d'un fer rouge, grave sur leur peau l'empreinte de la servitude. Ces expéditions, ont leur danger et leur gloire, sont très-recherchées par la jeunesse du pays. Les plus importantes ont lieu en septembre à l'époque du départ de la grande caravane pour la Sainte-Baume; après quoi, on laisse la fièvre et l'inondation régner paisiblement sur la Camargue.

Il y a quelques années, un couvent de trappistes, situé au pied même de la montagne, donnait asile à un grand nombre de pèlerins; maintenant ils sont tous obligés de camper dans la plaine. Les gens de divers pays n'ont garde de se mêler; voici le camp des Marseillais; plus loin celui des Arlésiens: à quelques pas celui des Aixois. Chaque nation fait bonne sentinelle; chacun veille à ce que la nuit se passe sans surprise. A l'aube, on se forme en procession; on gravit, bannières déployées, la rampe escarpée qui conduit à la grotte; les échos de la vieille forêt redisent de saints cantiques, et le soleil se glisse à travers les arbres pour étinceler au sommet de la croix; on arrive devant la caverne. Comme elle est trop petite pour contenir les fidèles, un prêtre dit la messe sur un autel dressé au centre d'une vaste pelouse; le bruit du torrent voisin, le murmure des brises le froissement des feuilles, accompagnent l'office divin. Après la messe on se presse, on se mêle, on se heurte pour pénétrer dans la grotte et faire ses dévotions au pied de la statue de la pénitente. Le marin, le pâtre, le bourgeois, les mères, les malades, les veuves, les orphelins, tapissent d'ex-voto l'intérieur de la chapelle. Les plus dévots gravissent de station en station jusqu'au sommet de la montagne nommée le Saint-Pilon. Il y a là un oratoire à la sainte Vierge qui a la réputation de faire parvenir plus directement les prières au ciel.

Après la messe, le pèlerinage tourne à la fête. On danse, on chante, on boit à côté d'un homme à la longue barbe,

Portant bourdon, gourde et coquilles,

vendant des chapelets bénits par le pape et des recueils de prières; un ténor nomade entonne les chansonnettes de Levassor; saint Joseph est séparé par quatre planches de l'alcide du Nord; jamais le sacré et le profane ne furent plus irrévérencieusement ni plus audacieusement mélangés. N'allez pas croire cependant que le moment serait bien choisi pour vous moquer des croyances de ce peuple; si vous lui disiez que la Madeleine aux pieds de laquelle il vient de se prosterner n'est autre chose qu'une statue de Mademoiselle Clairon, il serait capable de vous mettre en pièces. Le fait est vrai cependant. A la mort de cette célèbre tragédienne, un de ses anciens adorateurs fit faire cette statue, qui devait figurer couchée sur un riche mausolée. Comment mademoiselle Clairon a-t-elle gravi les quelques mille mètres qui la séparaient de la grotte de Madeleine, ce serait une histoire trop longue à raconter.