A ce bruit, vous avez frémi malgré vous; car il vous a semblé entendre la trompette fatale de l'Ange exterminateur annonçant aux hommes l'heure du jugement dernier. Malgré vous aussi, vous vous rappelez alors toutes les fautes que vous avez pu commettre pendant votre vie, comme si vous deviez bientôt comparaître devant votre Juge suprême, et votre mémoire évoque le funèbre souvenir de la catastrophe du 8 mai...

Mais chassons ces tristes pensées, et oublions un instant que tout voyageur qui se sent emporté par une machine à vapeur sur des rails de fer, doit nécessairement recommander son âme à Dieu; supposons même qu'aucune autre petite misère ne viendra vous assaillir. Où sont les petits bonheurs de la route de terre, les beaux chevaux qui obéissent avec tant d'intelligence à la voix de leur maître, les détours gracieux de la route qui serpente au travers d'une prairie ou d'une forêt, les jeunes filles qui vous offrent des fleurs ou des fruits, les promenades à pied dans les passage difficiles avec une aimable voisine, à laquelle on offre son bras, et tant d'autres qu'il est inutile d'énumérer?--Le chemin de fer suit une ligne droite ou légèrement courbée; s'il s'arrête, c'est pour ranimer ses forces abattues, pour prendre ou pour déposer des passagers; mais jamais il ne songerait à procurer aux voyageurs qu'il conduit et leur destination ni distractions ni repos; qu'il traverse une lande inculte et désolée, un frais vallon, une belle forêt, il court toujours avec la même vitesse, sans se préoccuper des beautés de la nature; il tourmente de ses horribles cris les nerfs les moins sensibles; il aveugle, avec sa poussière noire, toutes celles de ses malheureuses victimes qui se hasardent à ouvrir les yeux; il les étouffe avec les odeurs infernales qu'il exhale à chaque soupir. Qu'un malade soit tout à coup saisi par une de ces douleurs violentes auxquelles une courte halte est absolument nécessaire, en vain, ne voulant sacrifier ni sa réputation ni sa vie, il le supplie de ralentir sa marche; sourd à ses prières comme il serait sourd à ses menaces, son impitoyable bourreau ne lui répond que par un coup de sifflet tellement effroyable, que l'émotion qu'il éprouve redouble encore la violence de son mal.....

Cependant le chemin de fer traverse un pays peu peuplé; il a fait à la dernière station une ample provision d'eau et de charbon; depuis une heure déjà il vous entraîne sans reprendre haleine, avec une vitesse de plus en plus grande... Aveuglé, suffoqué, étourdi, malade peut-être, vous sentez le besoin de respirer, ne fût-ce qu'une minute.--Vain désir! Au lieu de diminuer, la vitesse redouble... Les arbres et les maisons passent si rapidement devant vous, qu'ils ne vous paraissent plus séparés par aucune solution de continuité... Vous fermez les yeux; mais si vous cessez de voir la vitesse, vous la sentez encore. D'abord la monotonie de ce mouvement vous donne le mal de mer; puis le sang vous monte à la tête, mille pensées confuses se pressent en désordre dans votre cerveau, vous éprouvez ce mal étrange qu'on appelle le vertige. Entraîné par une force irrésistible, vous allez ouvrir la portière et vous précipiter sur les talus du chemin pour vous soustraire à cette insupportable souffrance... Heureusement, au moment où vous tourniez le bouton, le convoi commence à ralentir sa marche... Vos yeux se rouvrent, votre coeur se dilate, votre tête se débarrasse, vous respirez, vous vivez, vous êtes arrivé.

Arrivé!--J'ai bien souffert, vous dites-vous à vous-même; mais que de temps et d'urgent j'ai économisé!--Et, jouet de cette illusion, vous vous félicitez, d'avoir supporté courageusement des douleurs utiles.--Erreur grossière! Récapitulons, en effet, et, tout compte fait, il se trouve que vous avez, dépensé trois heures et dix francs de plus par le chemin de fer que par la diligence ordinaire, sur un modeste trajet de quatre-vingts lieues, et que vous avez eu en outre l'inappréciable avantage de changer sept ou huit fois de voiture.

Vue de la fontaine de Pouhon, à Spa.

Arrivé!--Payez une seconde fois votre place et courez, découvrir votre bagage au milieu d'une montagne de malles, de valises, de sacoches, d'étuis, etc. Une fouille intelligente vous a mis en possession de l'objet cherché; tout fier encore d'en être quitte à si bon marché, de n'avoir perdu aucun de vos membres, vous vous dirigez, votre bagage sous le bras, vers la porte de sortie. Une dernière misère vous était réservée. Vous avez perdu aussi le petit bulletin qui devait prouver à l'employé de service à cette porte que vous êtes le légitime propriétaire de vos effets... heureux si on ne vous arrête pas comme un voleur! Que de démarches vous devez faire avant de pouvoir obtenir la remise de tout ce qui vous appartient!--Bonne chance, ô mon infortuné compagnon de route! Quant à moi, le sort aujourd'hui m'est favorable, et je profite de ma liberté m'échapper de la station et courir à Spa.

Mais, j'y songe! que vous dirai-je de ce charmant pays que vous et vos lecteurs ne sachiez déjà? Qui n'a entendu parler de ces eaux minérales, si célèbres dans le monde entier? jamais un malade n'a demandé en vain au Pouhon et à la Géronstère la sauté qu'il avait perdue. Mais sur les dix mille étrangers qui visitent Spa chaque année, huit mille environ se portent parfaitement bien, ou se guérissent, sinon avec les eaux, du moins avec les plaisirs de Spa. Tous les matins, de nombreuses et brillantes cavalcades partent dans toutes les directions. Celles-ci vont parcourir les vastes forêts qui couronnent, à 650 mètres au-dessus du niveau de la mer, les montagnes voisines; celles-là se rendent à la cascade de Cou, à la grotte de Remouchamps, à la belle propriété de Justenville. Le soir ramène tous les promeneurs au rendez-vous commun. Souvent une même, table d'hôte, réunit trois cents convives. Après le dîner, un orchestre de musiciens exécute des ouvertures et des symphonies sous les magnifiques ombrages du la promenade de Sept heures, ou au sommet de la montagne, d'Annette et Lubin. La nuit venue, chacun se rend à la Redoute, où des divertissement variés, le jeu, le spectacle, la lecture, la conversation, les concerts, le bal, terminent la journée des heureux oisifs auxquels les hôtels de Spa ont accordé une hospitalité aussi aimable que modérée. Il y a dix ans, Spa, abandonnée pour Baden-Baden et Wiessbaden, avait beaucoup perdu de son ancienne splendeur. Une administration intelligente et les chemins de fer la rendront désormais ce qu'elle a déjà été cette année, la ville d'eaux la plut agréable, et la plus fréquentée de l'Europe.

Source de la Géronstère à Spa.