Messieurs des railways ont, en général, le grand tort de se croire dispensés d'avoir des attentions et des égards envers les voyageurs. Ils se regardent comme des potentats nécessaires, que leurs sujets obéissants doivent être trop heureux d'adorer. Dans les commencements, le public les a autorisés en quelque sorte, par sa sotte conduite, à concevoir d'aussi folles prétentions. Victime d'un engorgement irréfléchi, il leur a prodigué des éloges ridicules; il s'est déclaré hautement leur esclave, il a même tiré vanité de son imprévoyance et de sa faiblesse. Instruit par de sévères leçons, il est actuellement plus raisonnable. S'il se détermine à leur confier sa vie, s'il consent à s'exposer à toutes leurs petites misères, il impose, en retour, aux chemins de fer, diverses obligations, il exige qu'ils aient certaines qualités dont ils avaient cru pouvoir impunément se priver.

Les petites misères des chemins de fer! Que n'ai-je l'esprit de mon ami Old-Nick pour vous les raconter! Je ne parle pas des grandes: elles sont tellement effroyables,

Che nel pensier rinuova la paura.

Mais les petites, qu'elles sont nombreuses et cruelles! Si elles ne nous font jamais mourir, comme elles nous rendent l'existence pénible! Qu'il faut être pressé d'arriver pour se déterminer à les affronter et à les subir (1)

Note 1: Est-il besoin d'avertir les lecteurs de l'Illustration que cette boutade de notre correspondant contre les chemins de fer n'a rien de sérieux... (Note du Directeur.)

Vous voulez partir par le convoi de midi; quatre ou cinq petites misères (voir Old-Nick et Grandville) vous ont arrêté en roule; vous êtes en retard: vous hâtez le pas, vous courez, même, au risque de vous faire écraser par les voitures qui encombre les abords de l'embarcadère, vous arrivez, inquiet, haletant, harassé; l'heure va sonner, le bureau est devant vous, un mètre à peine vous en sépare; mais il vous faut encore, avant de l'atteindre, décrire je ne sais quelle figure disgracieuse entre deux balustrades en bois qui le protègent contre l'empressement de la foule... Quand, votre billet à la main, vous franchissez le seuil de la dernière porte, vous apercevez, à cent pas de vous, le convoi s'éloigner, puis disparaître... Votre montre marque midi une minute.--A quelle heure part le premier convoi? demandez-vous d'une voix émue à l'un des employés de la compagnie.--A quatre heures, vous répond cet homme d'un ton ironique et bourru! Vous avez quatre heures à dépenser...

Hélas! oui. Un écrivain fort spirituel, dont le nom m'est inconnu, a eu raison de le dire, «les hommes attendent, les chevaux attendent, quelquefois même, si vous êtes jeune et beau, vieux et riche, ou fort aimable, les femmes vous attendent; mais jamais une steam-engine, ou une machine à vapeur n'a attendu personne, et il est impossible de courir après elle et de la rejoindre.»

Quatre heures à dépenser! Amère dérision! Sais-tu bien, malheureux! ce qu'elles lui couleront, à ce voyageur dont tu te moques si impitoyablement, ces quatre heures?... quelle influence, à jamais déplorable, une telle perte de temps peut avoir sur son existence? Dans le pays où il se rendait vit une jeune fille qu'il aime et qui partage son affection. Pressée par ses parents de consentir à un mariage odieux, elle l'attend pour prendre, de concert avec lui, un parti décisif. Il lui a promis d'être auprès d'elle tel jour, à telle heure. Quelque argent qu'il dépensât maintenant, il ne saurait tenir sa parole. Si celle qui l'attend, ne le voyant pas arriver, le croit infidèle, si le dépit et la jalousie l'égarent, peut-être se déterminera-t-elle à céder aux prières de son rival. Sans cette fatale barrière, il fût parti, et au lieu d'être éternellement malheureux, ces deux êtres, créés tout exprès l'un pour l'autre, eussent, comme on disait au siècle dernier,

Filé jusqu'à la mort des jours d'or et de soie.

Vous n'êtes pas seul, vous n'entrepreniez pas un voyage à la recherche d'une épouse: vous alliez, avec quelques amis, passer une journée de repos à la campagne, vous êtes arrivé à l'embarcadère un quart d'heure avant l'heure fixée... Tout semble vous sourire: l'air est pur, le ciel sans nuages, la journée sera magnifique, la société seule de vos compagnons ou compagnes de plaisir suffirait pour vous rendre heureux. Tout à coup un sifflet a retenti: c'est un signal du départ. Le chemin de fer traite les hommes comme les hommes traitent les animaux: il ne leur fait pas l'honneur de leur adresser la parole; c'est par un coup de sifflet qu'il leur exprime ses suprêmes volontés. A ce signal, les portes s'ouvrent avec fracas, et la foule se précipite vers les voitures destinées à la contenir. Entraîné par des flots d'hommes, de femmes et d'enfants, vous êtes porté malgré vous dans l'intérieur d'une voilure où, à votre grand désespoir, vous vous trouvez, seul en compagnie de sept manants aussi désagréables à voir qu'à entendre et à sentir. Nous appelez vos amis; deux on trois voix, parties de deux ou trois côtés différents, répondent à vos cris... Vous voulez sortir: un conducteur vous le défend sous peine de la vie; vos voisins se plaignent avec amertume de votre insupportable agitation; l'un deux même jette sur vous des regards menaçants, et s'apprête à vous proposer un duel pour le lendemain. En vain vous protestez contre cette odieuse tyrannie. «Votre billet, monsieur? vous demande votre geôlier, furieux de vos plaintes.--Mon billet?--Oui, monsieur, faut-il vous le répéter?--Je l'ai donné à un homme qui l'a déchiré.--Et qui vous l'a rendu?--Oui.--Où est-il alors?--Je l'ignore.» Vous le cherchez vainement, vous ne le trouvez pas, vous l'avez perdu dans la bagarre. Au moment même où le conducteur vous annonce l'agréable nouvelle qu'à l'arrivée il vous contraindra à payer une seconde fois votre place, un autre coup de sifflet se fait entendre, et la machine vous emporte sur les rails, en vomissant des tourbillons de flamme et de fumée, et en poussant les plus atroces gémissements qui aient jamais déchiré une oreille humaine!