--A la barrière de la Villette, l'héroïque résistance d'une partie de la population de Paris contre les alliés:

--A Ermenonville, l'histoire de Jean-Jacques Rousseau:

--A Péronne, l'arrestation de Louis XI par Charles le Téméraire;

--A Cambrai, la vie de Fénelon et le long voyage de Télémaque à la recherche de son père Ulysse, sous la conduite de Minerve, déguisée en Mentor;

--A Valenciennes, l'éboulement du beffroi;

--A Bruxelles, la mort du comte d'Egmont, l'abdication de Charles-Quint, et la bataille de Waterloo;

Grands événements historiques; dont l'humanité aurait infailliblement perdu le souvenir si MM. E. U. X. et mademoiselle A. C. K. ne s'étaient pas décidés à en intercaler le récit dans les annales immortelles de leur voyage en Belgique.

Ma rencontre avec le gros feuilletoniste, à Anvers,--m'est-il permis d'ajouter, une petite dose de bon sens dont m'a doué la Providence--et la lecture d'un livre que j'avais emporté avec moi dans la diligence,--me préserveront cette fois encore, Dieu merci, d'un pareil ridicule. Ce livre, c'était le cinquième volume du voyage au pole-sud et dans l'Océanie, sous le commandement de J. Dumont-d'Urville. En allant de Paris à Bruxelles je visitai successivement les îles Viti, Bancks, Niendi, Solomon, Bogolen, Gouaham, Umata, Ternate, etc.... Quel est le touriste européen qui oserait raconter ses impressions, après avoir lu celles de l'infortuné commandant de l'Astrolabe? et de ses braves compagnons de péril et de gloire? Ses plus audacieuses intentions égaleraient-elles jamais en intérêt leurs récits si simples et si vrais? Le mérite réel est toujours modeste. Ces hommes courageux qui exposent leur vie pour enrichir la science de quelques faits nouveaux, ou pour étendre ou consolider, dans des mers lointaines, l'influence de leur patrie, ne se vantent et ne mentent jamais. Ils ne cherchent même pas à donner à la réalité l'apparence séduisante du mensonge. Et pourtant, quel parti le moins inhabile de tous les feuilletonistes n'eût-il pas tiré d'une excursion semblable à celle que tirent, le 21 novembre 1838, MM. Ducorps, Boyer, Gervaize et Desgras, sur l'île Isabelle, une des îles Solomon?--Ils étaient seuls, presque sans armes, loin de leur navire, au milieu d'une population nombreuse, perfide, cruelle, anthropophage. «Nos demandes réitérées, pour savoir s'ils mangent leurs ennemis, sont pleinement satisfaites par leurs gestes expressifs, dit M. Desgras; ils mordent leurs bras en faisant semblant de mâcher. Cette démonstration est trop claire pour qu'elle puisse laisser le moindre doute; il serait d'ailleurs extraordinaire qu'ils fissent exception, lorsque cette coutume est générale dans l'Océan Pacifique. Mafi, qui s'est familiarisé avec leur langage, leur exprime tant bien que mal son aversion pour cette action. Sae, auquel il a accordé le titre pompeux de Tayo, le regarde avec surprise et semble lui demander si, nous aussi, nous ne mangions pas nos ennemis. Mali, qui probablement n'a pris cette grande horreur du cannibalisme dont il fait parade que depuis son séjour à bord, profite de la circonstance pour faire un beau discours; ses auditeurs ont l'air de se dire: Comment un homme si grand, si robuste, peut-il ne pas manger ses ennemis? S'il le voulait, sa table serait toujours bien servie. Et comme s'ils ne comprenaient pas les motifs d'une pareille conduite, ils regardent attentivement les gestes de l'orateur un peu moins sauvage qu'eux.» --Que sont encore les biftecks d'ours, comparés à ces biftecks d'hommes?

Je ne vous aurais donc, mon cher directeur, adressé aucune lettre pendant mon voyage, si je n'avais à vous parler d'un merveilleux travail que j'ai eu le bonheur, je ne dirai pas de découvrir, mais d'admirer un des premiers, le chemin de fer de Liège à Verviers. Une fois achevé, ce chemin sera, sans contredit, une des principales curiosités de la Belgique. Jamais peut-être l'homme n'avait eu à soutenir une pareille lutte contre la nature, jamais il n'avait remporté sur sa redoutable adversaire un plus complet et plus éclatant triomphe. La route de terre qui reliait Verviers à Liège suivait modestement les nombreux détours que fait, entre des collines boisées, avant de se jeter dans la Meuse, la charmante rivière de la Vesdre. Plus hardi et plus fier, le chemin de fer a tracé sa courbe sans s'inquiéter des obstacles qui pouvaient l'arrêter. La rivière, il la franchit; la vallée, il la comble; les montagnes, il les perce. C'est une suite non interrompue de viaducs, de ponts et de tunnels. Vous sortez des ténèbres les plus profondes et vous entrez tout à coup, sans transition, dans un délicieux petit vallon. Des bouquets de bois couronnent ses coteaux couverts d'une douce verdure, une eau rapide et transparente l'arrose, un soleil éclatant l'éclaire. A peine avez-vous eu le temps de contempler ce ravisant tableau, déjà le convoi qui vous porte s'enfonce sous une autre voûte non moins sombre que la précédente. Est-ce un rêve que vous avez fait? Mais non, un château gothique, de construction moderne, s'offre à vos regards charmés. Quelle obscurité profonde! vous écriez-vous. Comme ces ruines sont pittoresques! vous repond votre voisin en vous montrant du doigt un vieux château du Moyen-Age, perché au sommet d'un rocher. Vous courez ainsi, à une vitesse de huit lieues à l'heure, de surprise en surprise, depuis Liège jusqu'à Verviers, ne sachant ce que vous devez admirer le plus, des gracieuses beautés de cette petite vallée de la Vesdre, ou des magnifiques et solides travaux qu'ont eu la gloire de faire exécuter les ingénieurs de la Belgique.

Ne louons pas trop les Belges cependant. Certains journaux français leur ont tant répété que leurs chemins de fer étaient, sous tous les rapports, supérieurs à ceux de la France, qu'ils ont fini par le croire et par s'en glorifier.--D'abord leur modestie égala leur mérite; aujourd'hui, la vanité les égare; elle les perdra entièrement s'ils n'y prennent garde. Autant ils se montraient, jadis, simples, obligeants, exacts, accommodants, etc., autant ils deviennent peu à peu arrogants, maussades, inexacts et chers. Un triste désordre règne maintenant où se faisait encore admirer, il y a deux ans, l'ordre le plus parfait. Avez-vous l'audace de vous plaindre;--C'est encore moins cher et mieux administré que dans votre France, vous disent les employés supérieurs avec un ironique dédain. Telle est du moins la réponse qu'adressa à mes justes réclamations, le 10 septembre 1843, un des chefs principaux de l'incommode et petit embarcadère du chemin du nord à Bruxelles.--Je le répète donc, les chemins de fer français sont, à l'heure qu'il est, malgré leurs imperfections, beaucoup plus confortables, plus prompts et plus polis que les chemins de fer belges.