VIII

Son prompt retour à la bastide interrompit toutes les conjectures auxquelles s'étaient livrés, pendant son absence, les quatre femmes et M. Armand. La crainte qui préoccupait en ce moment l'excellente veuve était que son fils, entraîné par l'étrangère, n'eût pris la fuite avec elle et ne reparut plus. «Mais elle est donc bien belle, cette Parisienne?» demanda aigrement madame Delvil, qui, ainsi que Thérèse, venait d'entendre avec une vive curiosité le récit du cette aventure.--Pas le moins du monde, répondirent d'un ton convaincu M. et madame Armand.--Je m'en doutais, répliqua madame Delvil. Ces messieurs, si difficiles en province, sont fort accommodants à Paris, on l'on ne prend pas garde à eux.--Mais cette femme peut avoir les séductions de l'esprit? objecta timidement Thérèse.» Et en se hasardant à prononcer ces paroles, elle rougit beaucoup, «Oui, sans doute, dit la bonne mère, des séductions diaboliques; c'est une femme de théâtre!» A ces mois, Thérèse baissa la tête et devint fort triste. Ainsi Démosthène n'était pas l'homme studieux et distingué qu'elle avait cru d'abord trouver; il n'aimait pas la littérature, et la poésie n'était pas l'élévation naturelle de son esprit; il ne devait l'apparence de ces nobles goûts qu'à sa liaison avec une femme de théâtre: cette réflexion fut un premier désenchantement.

En arrivant, Démosthène, qui avait étudié son rôle, embrassa cordialement sa mère, serra la main de sa soeur, fit un salut gracieux à madame Delvil, et sourit à Thérèse avec mélancolie. «Oublions ce qui vient de se passer, dit-il à sa mère d'un ton sérieux. Cette femme a commis une action extravagante en venant ici; c'est un sentiment irrésistible qui l'a poussée, le même sentiment la décide à présent à la résignation, à l'obéissance; dans peu de jours elle aura pour jamais quitté la France.--Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame Delvil.--Pauvre femme! pensa tristement Thérèse; il l'a aimée, il ne l'aime plus et il la chasse. Démosthène ne lui paraissait pas encore ridicule, mais elle commençait à pénétrer qu'il était fort personnel. Pour lui, impatient de se réhabiliter dans son esprit, il lui dit avec instance à voix basse: «Pardonnez-moi d'avoir pensé que j'avais aimé avant de vous avoir vue, ce n'était là qu'une illusion; d'hier seulement j'ai connu l'amour.»

A ces paroles, qui ressemblaient à l'aveu d'un sentiment réel, Thérèse se troubla, garda le silence; puis, après quelques instants de recueillement, elle se retira dans sa chambre. Elle aimait Démosthène! oui, en vérité, elle l'aimait!... et qu'on ne la juge pas trop sotte d'après ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que c'était qu'un homme vraiment supérieur, mais comme elle n'en avait jamais rencontré autour d'elle, elle crut un instant que Démosthène allait prendre la place de cet idéal dont il n'était qu'une bouffonne parodie.

Ainsi qu'il l'avait prévu, l'arrivée subite de Léocadie avait surexcité le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosité, la jalousie, l'amour, le dédain, luttaient dans son coeur et lui présentaient Démosthène sous les traits d'un héros de roman.

Le jour suivant, dès le matin, madame Delvil quitta la bastide; elle avait hâte de se retrouver à la ville pour raconter à toutes ses connaissances l'aventure de la veille; elle espérait se venger de Démosthène en le ridiculisant; elle n'y réussit qu'à demi. Malgré ses attestations, très-peu voulurent croire à la laideur de la figurante. Pour le plus grand nombre, ce fut une mystérieuse beauté; ou s'en préoccupa beaucoup. Les hommes envièrent Démosthène; les femmes rêvèrent à lui, et la pauvre Léocadie, retirée dans sa mansarde, ne se douta pas qu'elle avait agité pendant un mois les imaginations oisives d'une grande ville de province.

Démosthène, retenu à la bastide par ses affaires de famille, écrivit à la figurante des lettres fort tendres pour conjurer un nouvel éclat; il conquit ainsi quelques jours de liberté. Il les employa à exalter dans l'âme de Thérèse le penchant qu'elle éprouvait pour lui; la solitude et la poésie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi à égler avec sa mère et sa sieur le partage de l'héritage de son père, et parfois, il montrait alors involontairement à la pénétrante intelligence de Thérèse un coeur sec, intéressé et vulgaire. Souvent sa séduction fut prête à s'évanouir; mais il lui suffisait, pour remettre la jeune fille sons le charme, de quelques beaux vers lus ensemble. Cependant le moment approchait où Démosthène devait faire ses premières armes dans ce barreau, veuf encore de l'éloquence de son père. Il était attendu à la ville, il s'y rendit avec sa mère, tandis que sa soeur et Thérèse devaient finir à la bastide la saison d'automne. Cette décision convint à la jeune fille; elle, désirait l'isolement pour s'y recueillir et mieux pénétrer le sentiment qu'elle éprouvait. Avant de la quitter, Démosthène, attendri, se déclara positivement: il lui promit un prompt retour, puis une éternelle réunion. Thérèse l'arrêta... «Avant de nous engager, dit-elle, il faut réciproquement nous bien connaître.»

Un mois suffit à Démosthène pour accaparer tous les plaideurs de sa province, enchanter par sa faconde tous les membres de la cour royale, être le point de mire de toutes les héritières à marier et de toutes les coquettes en renom de la ville; il devint l'homme à la mode de son département. Son amour-propre trônait sur des roses. Mais de toutes ses satisfactions, la plus douce, la plus complète, était d'avoir pu se faire aimer de cette jeune fille si belle, si intelligente, si admirée, lui en définitive déjà vieux, laid, médiocre. Thérèse était de plus un fort riche parti.

Pour couronner sa destinée par un tel mariage, Démosthène songea d'abord à se débarrasser à jamais de la figurante. Une occasion se présenta, il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait dans la ville une troupe tragique pour les États-Unis; heureux d'obliger Démosthène, dont il était le débiteur, il y incorpora Léocadie. Elle pleura, s'indigna, résista d'abord, puis finit par signer son engagement, et bon gré mal gré elle fut embarquée sur un navire qui mettait à la voile.

Sur ce même élément qui l'entraînait au loin, glissait un autre vaisseau porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette métaphore banale, disons simplement que M. Armand, frère de Thérèse, avait aventuré dans une opération commerciale d'outre-mer la fortune de sa soeur, qu'il gérait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entière de Thérèse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la solitude de l'Océan, Thérèse, ignorante et insoucieuse de sa fortune, passait à la compagne ces beaux jours d'une attente agitée, si pleine de tourments et de douceur, ces jours d'illusions naïves qui passent si vite et ne reviennent jamais. Elle voyait souvent Démosthène; il lui paraissait tendre, généreux, éloquent; elle le jugeait souvent ainsi lorsqu'il n'était plus là, car alors l'idéal reprenait la place de la réalité incomplète. Si parfois Démosthène manquait à la visite promise, Thérèse, éprouvait une morne tristesse; cette femme inconnue, qui avait suivi Démosthène en province, le retenait sans doute! Ainsi la pauvre figurante exilée était devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique jalousie de la jeune fille.