Un jour Démosthène était attendu à la bastide, il n'arriva pas. M. Armand lui-même, qui venait chaque soir, ne parut point. L'inquiétude de Thérèse était extrême; elle n'osait pourtant en faire l'aveu à sa belle-soeur. Le lendemain, M. Armand arriva suivant son habitude, mais il était seul et fort agité. En voyant son trouble, Thérèse, qui ne pensait qu'à Démosthène, s'écria:» Lui serait-il arrivé quelque malheur?--C'est à moi, c'est à nous, ma soeur, répondit M. Armand, qu'il est arrivé un malheur irréparable; et tout en larmes il se jeta dans les bras de sa soeur.--Mais que se passe-t-il donc, dit-elle avec effroi?

--Votre fortune et la mienne sont ruinées. J'ai aventuré votre dot, je l'ai perdue; je suis bien coupable, ma soeur.» Les traits de M. Armand exprimaient un profond désespoir. Thérèse prit la main du son frère, et lui dit avec un divin sourire: «Je craignais un malheur plus grand; je craignais la mort d'un parent, d'un ami, d'une personne qui nous est bien chère. Notre fortune est perdue; dites-vous? du moins cette campagne reste à votre femme: j'y passerai heureuse ma vie avec vous.--Et avec un autre, j'espère, dit madame Armand, attendrie de la résiliation de la jeune fille.

--Mais si cet autre ne venait pas? murmura M. Armand d'un air sombre.--Il viendra, s'écria joyeusement Thérèse en entourant son frère de ses bras; il viendra, il est trop fier, trop généreux. Il m'aime trop pour ne pas venir.» Et en répétant ces mots qui trahissaient son amour, elle était radieuse.

Cependant huit jours s'écoulèrent et Démosthène ne parut point. Il écrivit un court billet à sa soeur pour s'excuser: une affaire des plus importantes le retenait, disait-il, à la ville; il ajoutait un froid souvenir pour Thérèse. D'abord elle crut faire un rêve douloureux; mais quinze jours s'écoulèrent ainsi, il ne revenait pas, il n'écrivait plus; elle questionnait son frère. Sans doute, cette femme, cette actrice brillante était la cause de son oubli? M. Armand ne répondait point, il craignait d'accroître sa douleur en lui disant la vérité.

Un jour madame Armand reçut une lettre; Thérèse reconnut l'écriture de Démosthène: «Montrez-moi cette lettre, dit-elle vivement. Sa belle-soeur la lui remit sans l'avoir lue. Thérèse pâlit beaucoup en la parcourant; puis, sans proférer une parole, elle sortit du salon. Dans cette lettre, Démosthène annonçait son mariage à sa soeur; il épousait, lui disait-il, une riche héritière d'origine belge, point belle, mais suffisamment agréable; d'un esprit ordinaire, mais d'une grande raison, ce qui vaut bien mieux en mariage... Puis il ajoutait, comme faisant allusion à Thérèse: Une espérance plus brillante et plus chère m'avait un instant séduit... j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice, il m'en a coûté... «Misérable!...» s'écria M. Armand après avoir lu cette lettre. Quant à Thérèse, elle avait disparu; où était-elle? Il la chercha dans le jardin, et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la mer; il l'aperçut debout sur le rivage, pâle, immobile, le visage couvert de larmes. Cette horrible pensée le frappa, et d'un bond il s'élança sur le sable mouvant et saisit Thérèse par ses vêtements. «Si je voulais mourir, dit-elle impérieusement et d'un air égare, auriez-vous le droit de m'en empêcher?» Quoiqu'il fût profondément affligé, M. Armand, qui avait un esprit juste et une vive pénétration, affecta une grande hilarité, et laissa échapper un bruyant éclat de rire. Oh! mon frère, vous m'insultez! dit la jeune fille avec une explosion de sanglots!--Non, ma soeur, c'est de lui que je ris, dit-il, et il y bien de quoi, j'espère, en effet, concevez-vous une plus plaisante pasquinade? hier il vous adore! et aujourd'hui il en épouse une autre, passe une votre dot est perdue; cela mérite-t-il autre chose que la dérision et le mépris?--A ces mots, Thérèse parut, sortir d'un songe; les paroles de son frère dépouillèrent de tout prestige celui qu'elle avait cru aimer, elle le vit tel qu'il était; elle eut honte de son amour: la guérison fut rapide et complète. «Pour vous prouver ma force d'âme, dit-elle à son frère, je veux assister à ce mariage, taquiner le futur de ma présence, l'insulter de ma gaieté franche et réelle, je vous assure, car elle ne sera point causée par le dépit, mais par la satisfaction vraie de ne m'être pas liée pour toujours à une âme aussi commune.»

Huit jours après, riante et parée, Thérèse assistait au mariage de Démosthène. La mariée était richement laide, comme le sont par une grâce presque toutes les héritières. Thérèse, sans dot attirait tous les regards. Parmi les conviés se trouvait par hasard un homme supérieur qui passait dans le département; il vit Thérèse, l'aima, l'obtint en mariage et l'emmena à Paris. Avant de quitter sa ville natale, Thérèse, qui, par une clairvoyance soudaine, avait pénétré la pauvreté du coeur de Démosthène, voulut aussi se faire une idée réelle de la valeur de son esprit. Il devait plaider dans une grande affaire; ses partisans exaltaient à l'avance son éloquence. Thérèse assista à l'audience. Il s'agissait d'une cause fort tragique; Démosthène fut ampoulé, froidement chaleureux, faussement attendri, d'une sensibilité et d'une éloquence factices; Thérèse ne put s'empêcher de rire aux éclats. Elle croyait assister, non à l'exposition d'un drame sanglant, mais à sa parodie. Pauvre coeur! pauvre esprit, pensa Thérèse; et elle partit heureuse.

Plusieurs années s'étaient écoulées; Thérèse était devenue une des plus belles et des plus spirituelles jeunes femmes de Paris. Un soir, elle était à l'Opéra avec son mari; un de ses compatriotes entra dans sa loge: «Madame, lui dit-il, il y a ici une de nos anciennes connaissances.--Il fallait nous l'amener, répondit Thérèse avec un sourire aimable.--Je l'ai tenté, mais il n'a pas osé se présenter à vous.--Mais de qui parlez-vous donc? ajouta-t-elle.--De Démosthène!» Elle cacha son hilarité derrière son éventail. «Voyons, montrez-le-moi; où est-il placé?» L'interlocuteur de Thérèse lui indiqua du geste un petit homme assis dans une stalle de balcon: sa taille était voûtée, son front ridé, ses cheveux blancs; il portait des lunettes d'or. «Et quand je pense que ce fut là ma première passion, dit gaiement Thérèse.--Ceci demande une explication, répliqua son mari en riant.--Oh! vous l'aurez, mon ami, et dès ce soir; cette histoire vous amusera,--Il paraît que c'est le moment des reconnaissances et des désenchantements, ajouta son compatriote, qui comprenait à demi. Je juge que Démosthène vous semble vieilli et fort laid, Eh bien! à son tour, il vient de retrouver ici une personne qui lui avait jadis tourné la tête, et qui aujourd'hui... --J'espère que ce n'est pas moi, interrompit Thérèse avec un sourire d'honnête coquetterie.--Oh! non, madame, ce n'est pas vous, mais regardez:» et il désigna à Thérèse une grosse femme au teint couperosé, aux cheveux grisonnants couverts d'un simple bonnet, et qui, en ce montent, entrouvrait la porte de la loge voisine et offrait un petit banc à une daine qui venait d'entrer. «Que voulez-vous dire? Qui est cette femme?--C'est l'ancienne héroïne de Démosthène, celle qui a tenu en émoi durant un an notre ville de province, la grande Tragédienne qui n'a jamais été qu'une figurante, et qui est aujourd'hui ouvreuse de loges.--Pauvre femme! murmura Thérèse presque avec tristesse; et lui si riche, il ne songe pas à lui faire un peu de bien?--Il ne songe qu'à être député, et il le sera infailliblement l'année prochaine--Et dire que c'est à cette femme qu'il devra d'avoir été orateur,» ajouta Thérèse.

Depuis ce jour, chaque fois que Thérèse va à l'Opéra, elle cherche du regard la grosse Léocadie, et lorsque celle-ci lui offre un petit banc, elle glisse généreusement dans sa main une pièce d'argent; puis par fois en la considérant, elle se prend à sourire en pensant que cette pauvre femme lui a, sans s'en douter, fait connaître, dans ses plus belles années, ce sentiment âcre et profond: la jalousie!--O! destin!
Louise Colet.

MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.
--Ce livre n'est pas pour toi.