CHAPITRE X.

LE PROCÈS

Milan, sur ces entrefaites, on instruisait le procès des personnes arrêtées comme ayant pris part à la conjuration. Luchino Visconti s'étudiait soigneusement à garder les apparences de la justice, et ses flatteurs rappelaient souvent avec de grands éloges le trait dont nous allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de Bruzio, son bâtard de prédilection, jeune homme ami des belles-lettres, mais plongé dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration, il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut pris et condamné à la peine capitale. Les parents du condamné se présentèrent devant Bruzio, et lui dirent: «Messire, si vous avez besoin d'argent, sauvez la tête de notre fils, et voici quinze mille beaux florins que nous vous donnons.»

A cette proposition. Bruzio, tenté par l'or, chevaucha vers Milan, alla trouver son père, se jeta à ses genoux, et, lui demandant la grâce du coupable, lui démontra comment cette grâce lui donnait les moyens de s'enrichir. Luchino fit signe à un page de lui apporter son casque, qui était tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil; et, le montrant à Bruzio, il lui dit: «Lis les paroles qui sont inscrites sur ce casque;» elles disaient: justice! «et la justice, ajouta-t-il, nous veillerons à ce qu'elle soit accomplie. Je ne permettrai pas que quinze mille florins pèsent plus que ma devise. Va, retourne à Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.»

Le droit du sang, dans les républiques lombardes, après la paix de Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait ordinairement parmi les étrangers, et qui siégeait pendant deux on trois années, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procès d'État, les républiques avaient déjà commis la faille de déroger au droit commun; les petits tyrans qui leur succédèrent dans la plus grande partie de l'Italie aggravèrent encore les dispositions des gouvernements populaires à cet égard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou se mit à étudier la raison écrite dans les Pandectes, les puissants ne se soucièrent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive tyrannie des Césars avait mêlées à de meilleurs règlements. Ils se servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illégitime autorité, et se crurent justifiés de transgresser le droit dans les cas de lèse-majesté.

Alors les jurisconsultes ne consultèrent plus ce qui était juste, mais ce qui était écrit. Inspirés par les exemples d'une société où le Christ n'était point encore venu opposer à l'épée un pouvoir tutélaire, ils tombèrent dans la servilité la plus abjecte, et devinrent de furieux champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a tant gâté de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla à Roncaglia la diète italienne, de fameux légistes déclarèrent que l'empereur était seigneur du ciel et de la terre, maître de la vie et des biens. Dante ne s'avança guère moins dans son livre servile de Monarcchia. Les jurisconsultes avaient toujours à leur disposition quelques raisonnements pour induire les villes à substituer au gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la légalité dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il fût, qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui plaît aux chefs est la loi. De cette manière, les tyrans pouvaient se vanter d'être les protecteurs de la liberté, puisqu'on définissait la liberté le pouvoir de faire tout ce qui n'était pas proscrit par les lois.

Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du siècle. Le paragraphe 168 établit: «Que seront rebelles dans la commune de Milan tous ceux qui se déclareront contre la tranquillité du seigneur et de la commune.» L'article précédent ordonne que, dans les cas de rébellion, considérés dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun, soient tenus par leur office d'informer et de procéder par indices, arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paraîtra, puis de condamner et de punir.

Ces règlements élastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit Muratori: «Quand, par vengeance ou sur de simples soupçons, on voulait ôter la vie à un homme, on mettait en avant le nom et la procédure d'une conjuration.»