C'était aussi ce nom que Luchino avait répandu. Il s'agissait maintenant qu'un procès lui donnât de la consistance. Le 15 de juin, c'est-à-dire à peine six jours avant ces événements, la chaise de podestat de Milan avait été conférée à Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre écrite. Il regardait comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En entrant en charge, il avait juré de faire observer les statuts de la commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles, ou comme on les appelait, les malesardi. Il n'aurait donc mis aucun obstacle à la condamnation des conjurés; mais, d'un autre côté, il était honnête homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites; il pouvait être enveloppé par les ruses d'un homme pervers, mais il était absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince, ou dans de sordides espérances. Luchino avait en réserve l'homme qu'il lui fallait.

Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parlé plus haut, et que Lodrisio avait rassemblée, se débanda après la bataille de Parabiago. Ces mercenaires, habitués aux violences et aux sacs des villes, pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites troupes. On les connaissait sous le nom de giorgi. Pour les réprimer, on permit à chacun de se faire justice par ses propres mains. Les mémoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont les giorgi avaient détruit leurs villas, les rôtissaient au feu quand ils pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient à manger à leurs chevaux; d'autres, dans le Crémonais, eurent la peau taillée sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait en criant à chaque coup: «Stringhe e bindetti, bandes et aiguillettes.» Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient à l'humanité.

Luchino, à cause de son amour pour ce genre de justice, avait institué contre les giorgi un nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il l'avait revêtu d'une autorité considérable. Il choisit, pour remplir cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractère impitoyable, qui, ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, débarrassa le pays des brigands.

Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mêmes, dans leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misère. Luchino mit aussi un frein à l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de personnes à personnes, de familles à familles, il déclara que tout le pays relevait immédiatement du siège de. Milan au criminel. Les feudataires furent obligés de se restreindre à la juridiction simple, et ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir établi l'égalité de tous devant la loi. «Mais cette égalité, cependant, dit un historien, ne plaçait point sous son niveau les puissants, les rusés, les flatteurs, le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris.

Les améliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opérées par un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la même main dont il frappait les ennemis de la société! Il était merveilleusement servi dans cette oeuvre par le caractère de Lucio. Nul n'était plus dur, nul ne savait mieux que lui fabriquée des traquenards judiciaires, et rien n'égalait son zèle à faire observer ce qu'il appelait le droit, c'est-à-dire la volonté du prince. Ce n'est pas que sa conscience l'égarât dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de se délivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'être né dans une classe pauvre et d'être pauvre lui-même.

Luchino l'avait acheté, et l'avait employé plusieurs fois à ses fins. Aussi n'hésita-t-il point à jeter les yeux sur lui dans cette occasion, et il commença à le flatter et à mettre en jeu la vanité de cet homme. Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre, martyr, la grande fête dont nous avons parlé se termina à la cour par un splendide festin. L'évêque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes, des princes, des grands seigneurs, des lettrés milanais ou étrangers, assistaient à ce festin, et la profusion y était si grande, que Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit à l'oreille de Luchino: «Maître, tu as donc quelque poisson à prendre par la gueule? '»

Chaque service était porté, à son de trompe et d'autres instruments, par des pages magnifiquement vêtus. Grillincervello courait au milieu d'eux, tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entassés à l'écart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient à nourrir pendant quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison.