Les discours étaient plus vifs entre les conviés qu'ils n'ont coutume de l'être aujourd'hui à la table des princes. C'était une nouvelle caresse pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaieté du vin ne suscitait des paroles qui eussent pu déplaire au prince. La tranquille félicité des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses guerrières, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un particulier, fournissaient une ample matière de plaisanteries et d'adulations. On pensera peut-être que les convives de Luchino devaient soigneusement éviter la moindre allusion aux troubles de la semaine et aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se réjouissait à la cour; mais n'était-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'était-ce pas un péril évité, un acte de publique justice? Le podestat et le capitaine de justice, placés au milieu d'autres jurisconsultes, tardèrent donc peu à prendre ces événements pour thème de leurs discussions. Dès que Luchino s'en aperçut, il adressa la parole à Lucio, et lui dit: «Vous qui connaissez à fond les lois, vous qui avez interrogé tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres aïeux?»
La bassesse calculée du capitaine, s'accrut de la distinction dont il était l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il répondit sans hésiter: «La condamnation des traîtres à la patrie peut-elle être un instant douteuse? Quant à moi, habitué à soutenir franchement la justice, à décider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coûter, je dis et je maintiens que si votre sérénité épargne le sang des coupables, elle manquera à ses devoirs, et désertera l'autorité que le peuple lui a confiée.»
Comme ils sonnent bien à l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font un devoir d'obéir à leur cruauté et de suivre tous leurs penchants! Les yeux de Luchino brillèrent de complaisance. Joyeux d'avoir été si bien compris, il continua, «Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux renards, gens de robe, gens d'épée, tous retors dans l'art de nier les faits les plus évidents?
--Prince, enseignez-moi à vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle obstiné, je n'ai pas besoin d'aller à l'école.
Ainsi, sous le masque d'une véracité rustique, Lucio cachait les plus viles adulations et déguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un bel exploit, d'avoir conduit à bonne fin les procès les plus difficiles, où il était parvenu à convaincra à sa manière les plus obstinés à nier leur crime, et là où les témoignages manquaient le plus. Puis la discussion s'échauffa entre tous ces suppôts de chicane, et dura longtemps après qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant à part le capitaine, lui confia le soin de diriger le procès, et conclut en disant: «. Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trésor aura en abondance les moyens de récompenser magnifiquement ses fidèles ministres.»
C'était donner de l'éperon à un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne songea plus qu'à ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel écrivain moderne a dit:» Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous promets de le trouver digne de la mort.» Pensez ce que ce devait être, dans ces temps où aucun frein ne retenait les mauvaises passions du prince et la vénalité des juges, et où d'ailleurs la torture pouvait toujours être employée pour arracher à l'accusé la vérité, ou ce qu'on voulait prendre pour elle.
Outre l'assemblée générale, en qui résidait la suprême autorité, il y avait à Milan un conseil particulier composé de vingt-quatre citoyens, douze plébéiens et douze nobles: les uns, juris periti c'est-à-dire lettrés et maîtres dans la science îles lois; les autres, morum periti, c'est-à-dire praticiens au fait du droit coutumier et des statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient société de justice; et c'est à eux que revenait la connaissance des délits de majesté. Ils étaient présidés par un juge, toujours choisi parmi les étrangers.
Le juge, président ou capitaine était ce même Lucio. Il travailla à former son conseil de gens dociles à ses vues, plutôt par une disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs préjugés que par un pacte abject qui les eût vendus à prix d'argent à leur maître. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de l'accusation en de tels procès, et que celui-là est un prodige d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son recours aux tortures, soit aux tortures éclatantes de la corde et du chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurité des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte à goutte? Aussi, après avoir tout bien examiné, après avoir pesé toutes les circonstances d'un procès d'État, où les accusateurs, témoins, juges savent être agréables au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait, et se dit à lui-même: «Repose, mon coeur: un beau palais, un riche domaine et la confiance de mon maître, sont des biens qui ne peuvent me manquer.»
Mais, pour être plus sûr de l'accomplissement de ses projets, le capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de Pusterla, bravache renommé pour son humeur batailleuse et ses homicides. Dès que cet homme se vit placé entre la torture, la potence, ou du moins la prison perpétuelle d'un côté, et de l'autre la promesse de l'impunité s'il s'avouait coupable et découvrait les fautes qu'on imputait à son maître, il n'hésita pas dans son choix, et Lucio triompha de son invention. Obéissant donc aux suggestions du capitaine de justice, Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande conjuration; qu'on parlait habituellement avec mépris du prince et de ses actes; qu'on s'entretenait d'espérances, de changements prochains, d'un meilleur avenir; que son maître avait eu à Vérone de fréquentes et secrètes conférences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo Visconti, qu'il avait reçu de cette ville Alpinolo, expédié en grande diligence par les conjurés milanais, et qu'il était revenu en toute hâte à Milan avec ce page, souvent blasphémant pendant la route contre le seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla; qu'un certain soir il avait introduit les plus fidèles amis de son maître, et qu'on avait, tout disposé en fait de serment, de meurtre, d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si absurdes et si contradictoires, qu'il eût fallu l'enfermer dans une maison du fous ou le condamner comme imposteur.