«Eh bien! colonel?

--Voilà un gentilhomme fraîchement débarqué d'Angleterre, major, qui est disposé à se caser ici si les dédommagements à offrir pour le logement et la table lui conviennent.

--Fort aise de vous voir, monsieur, répliqua le major, échangeant une poignée de main avec Martin, sans qu'un muscle de son visage remuât; vous vous trouvez bien, j'espère?

--On ne peut mieux, dit Martin.

--De votre vie vous n'avez, chance de vous trouver aussi bien que dans notre pays, reprit le major. Vous y verrez du moins briller le soleil.

--Je crois me rappeler l'avoir vu briller parfois en Angleterre, dit Martin avec un sourire.

--Je ne le crois pas,» répliqua le major avec une indifférence stoïque, il est vrai, mais d'un ton péremptoire qui n'admettait pas le doute. Ayant ainsi tranché la question, il mit son chapeau un peu de côté pour se gratter plus commodément la tête, et salua M. Jefferson Brick d'un air assoupi.

Le major Pawkins, originaire de la Pensylvanie, se distinguait par la grosseur de son crâne et le vaste développement de son front jaune, avantages qui lui valaient dans les cabarets, cafés et autres lieux de rendez-vous le renom d'une immense sagacité. Il avait l'oeil terne, s'exprimait avec lenteur et lourdeur, et était de ces gens qui, mentalement parlant, tiennent de la baleine et prennent autant de place et de temps pour se retourner. Mais en trafiquant de son mince capital de sagesse, il avait pour principe invariable de mettre en montre le tout et au delà, ce qui contribuait puissamment à lui valoir l'admiration de la foule, sans en excepter même celle de M. Jefferson Brick, qui murmura à l'oreille de Martin:

«Un des hommes les plus remarquables de notre patrie, monsieur!»

L'exposition perpétuelle de tout ce qu'il avait de sagesse à vendre ou à louer, ne constituait pas le seul titre du major à la sympathie de ses compatriotes. C'était de plus un politique consommé. Le premier article de son credo, en tout ce qui touchait à la bonne foi publique, à l'intégrité, à la probité nationale, pouvait se résumer ainsi; «Passez-moi un bon trait de plume sur tout cela, et recommençons de plus belle.» Cet axiome en avait fait un patriote. En affaires commerciales, c'était un hardi spéculateur. A parler net, il avait un génie de premier ordre pour duper son monde. Personne n'était plus habile à fonder une banque, à négocier un emprunt, à former une compagnie de défrichement, inoculant la ruine, la peste et la mort à des centaines de familles. Aussi passait-il pour entendre admirablement les affaires. Il pouvait discuter, douze heures durant, des intérêts de la nation avec la plus imperturbable monotonie, chiquant tout le temps plus de tabac, fumant plus de cigares, buvant plus de rhum, de julep à la menthe et de vin qu'aucun autre membre de son club: ce qui lui avait valu le renom d'orateur et d'homme populaire. En un mot, le major, devenu un personnage important, pouvait d'un moment à l'autre être porté par le flot populaire à la députation de l'État de New-York, et plus tard, peut-être, au congrès, à Washington même. Mais comme la prospérité particulière d'un homme n'est pas toujours au niveau de son dévouement patriotique, et comme les transactions frauduleuses ont des hauts et des bas, le major s'éclipsait parfois derrière un nuage. De là venait que madame Pawkins tenait pour l'instant une pension bourgeoise, tandis que son héroïque époux mangeait, dormait, se berçait et cloquait, par manière de passe-temps.