A qui pensait-elle? Quels étaient ses souvenirs?
Un jour, aux approches de la nuit, ses chants furent interrompus par un piétinement inusité dans la petite cour. C'était un mélange de rires ironiques, d'insultes et de plaintes plus douces qu'on n'a coutume d'en entendre parmi les prisonniers. Le coeur de l'infortuné est toujours ouvert à la crainte. Avec l'anxiété d'une colombe qui a vu le coucou contempler son nid fécond, Marguerite se hissa jusqu'au soupirail, de ses mains délicates elle se suspendit aux grosses barres de fer, et regarda la foule qui se pressait. Elle vit un enfant dont la chevelure blonde descendait sur les yeux, et qui, pleurant et se débattant entre les mains des soldats, criait: «Mon père! mon père!» vers un homme qui, tout chargé de chaînes, le suivait le désespoir sur le visage.
«Ah!» Marguerite poussa ce cri comme un homme frappé au coeur, et tomba évanouie sur le pavé. Ses yeux, ses oreilles, bien que de loin et à la lumière incertaine du crépuscule, lui avaient fait reconnaître dans ces deux infortunés Pusterla et son Venturino. La malheureuse! au moins si elle avait conservé son erreur!
Bulletin bibliographique.
Fables de La Fontaine, nouvelle édition précédée d'une notice biographique et littéraire, et accompagnée de notes; par E. Gérusez. Chez Hachette, rue Pierre-Sarrazin, 12.
Il n'est point d'auteur sur lequel on ait autant et aussi bien écrit que sur La fontaine; chaque critique a voulu mêler sa voix au concert unanime de louanges qui, depuis tantôt deux cents ans, s'élève en l'honneur du bonhomme; chaque Académie a proposé à son tour l'éloge officiel de notre grand fabuliste. Il semble qu'il y ait je ne sais quel charme secret qui excite tout écrivain à tenter lui aussi de louer La Fontaine, quoique tant d'autres l'aient déjà fait, quoique, tant d'autres doivent le faire encore, et que personne ne puisse espérer de dire le dernier mot sur ce merveilleux génie. Aussi, qui le croirait? (En Allemagne, passe encore; mais en France...) qui le croirait, dis-je, plus d'une métaphysique de la fable a été conçue et écrite dans le seul dessein d'apprécier La Fontaine, et l'un a édité de lourds systèmes pour expliquer cette brillante bulle de savon, la fable. Que dirait le bonhomme en voyant la peine que ces gens-là ont prise à son intention? Et comme il éclaterait de rire au nez de ces pédants qui n'ont rien dit, malgré leur profondeur, d'aussi bon que ce simple mot: «Le fablier portail des fables, comme l'arbre porte des fruits.»
M. Gérusez, qui a fait précéder d'une notice historique et critique la nouvelle édition des fables de La Fontaine, a bien su se garder de l'écueil que nous signalions tout à l'heure. Sans doute il n'a pas fait abnégation de sa critique devant son auteur, il ne s'est pas borné pour toute raison au quia facit dormire; mais il a évité de se creuser le cerveau pour expliquer difficilement des qualités naturelles, et n'a point voulu raffiner à propos du bonhomme. Il adopté, comme le meilleur, le mot de La Fontaine sur la fable: «C'est proprement un charme,» et il a bien raison d'y voir plutôt une affaire de sentiment que d'esprit. Rappelez-vous ce que les gens d'esprit ont fait de la fable! Voyez Lamotte, qui met en scène don Jugement et demoiselle Perspicacité; voyez Florian, Grécourt et les autres! Ils voulaient faire des fables, le gâteau du bonhomme les tentait; mais la fable n'était point pour eux la chose du coeur, ils n'avaient point de tendresse pour l'apologue. Ils versifiaient des fables, ils voyaient le genre, en étudiaient les conditions, puis se mettaient à l'oeuvre, s'imaginant que pour faire une véritable fable, il suffit d'établir un colloque entre Jean Lapin et dame Belette. «Le charme suprême de ces compositions, dit justement M. Gérusez, c'est la vie. L'illusion est complète; elle va du poète, qui a été le premier séduit, au spectateur, qu'elle entraîne.» Oui, c'est la vie, et si l'on se demande pourquoi toutes les fables de La Fontaine ont cet air de famille si frappant, c'est que toutes sont la représentation de la vie. Pourquoi cependant pas une ne ressemble à l'autre? c'est encore et toujours parce qu'elles reproduisent la vie, la vie, qui est la même, qui est une, en tous temps, en tous lieux, et qui cependant offre l'idée de la plus grande variété que l'esprit puisse concevoir. Et c'est par là que La Fontaine, si différent de tous ses contemporains, leur ressemble pourtant si fort. Racine, Molière, Boileau, que faisaient-ils, si ce n'est qu'ils puisaient dans la vie leur inspiration toujours une et toujours variée?
Enfin, comme l'a très-bien vu et très-bien dit M. Gérusez, la fable de La Fontaine est unique, inimitable, parce qu'elle est la fable, telle qu'il l'a faite, est une des plus heureuses créations de l'esprit humain», le cadre le plus charmant et le plus commode pour toutes les fantaisies de la pensée, pour tous les sentiments du coeur: «Libre en son cours, la fable tourne et dérive, tantôt à l'élégie et à l'idylle, tantôt à l'épître et au conte; c'est une anecdote, une conversation, une lecture élevées à la poésie, un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte rêveuse. Il se met volontiers dans ses vers, et nous entretient de lui, de son âme, de ses caprices et de ses faiblesses (1).» C'est une poésie de nonchalant, une poésie de distrait et de paresseux; elle s'épanche volontiers, mais demeure toujours sobre de paroles, et le bonhomme se mettait naïvement au-dessous de Phèdre, parce que Phèdre était plus elliptique et plus bref que lui. «On ne trouvera pas ici, dit-il en sa préface, l'élégance ni l'extrême brièveté qui rendent Phèdre recommandable: ce sont qualités au-dessus de ma portée. Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait, en récompense, égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait.»