Note 1: Sainte-Beuve, Portraits Littéraires.

Cependant, tout en reconnaissant la spontanéité naturelle, la veine de simplicité du bonhomme, M. Gérusez n'a point manqué de nous montrer qu'on l'a fait encore plus bonhomme qu'il n'était. L'auteur de la notice s'est bien gardé, il est vrai, de heurter la tradition aimable qui nous représente La Fontaine causant tout bas en lui-même avec sa petite république, et oubliant la belle société pour s'asseoir en idée vis-à-vis de Jean Lapin, qui siège avec gravité sur son derrière et se frotte le museau de sa patte. On aura beau dire, beau faire, La Fontaine devait être tel, ou à peu près, que nous le montrent ses fables, et nous rirons toujours au nez des gens qui s'en vont relevant les sots préjugés littéraires et nous soutiennent, à notre confusion, que La Fontaine était «un génie sceptique et railleur, manichéen, fataliste, etc., etc.,» car tout cela a été écrit. Si c'est là votre La Fontaine, ce n'est point le nôtre, et, à coup sûr, ce n'est point l'auteur des fables que nous savons. Mais, tout en respectant le caractère consacré, tout en admettant la distraction, la rêverie, la flânerie poétique à tel degré que vous voudrez, toujours est-il qu'on ne peut se dissimuler que le bonhomme était passe maître dans son métier, et qu'il aurait rendu des points au plus fin pour les finesses de son art. «Ou remarque, dit encore Vauvenargues, avec la même surprise la profonde intelligence de son art, et on admire qu'un esprit si fin ait été en même temps si naturel.» La préface mise en tête de ses fables et écrite par lui-même, est sans contredit le plus savant, je veux dire le plus profond traité qu'on ait jamais fait de l'apologue, et sa pratique est encore plus merveilleuse de finesse et d'artifice que sa théorie. M. Gérusez a donc voulu seulement expliquer cette habileté et concilier les deux qualités, inconciliables en apparence, la finesse et la naïveté, l'art et la nature. Pour cela, il n'avait qu'à ouvrir la biographie de La Fontaine, et il trouvait dans les études du bonhomme, dans les sociétés quelque peu raffinées qu'il fréquentait, l'explication que plusieurs ont cherchée bien loin et n'ont pas trouvée qui pis est. Tous les grands poètes du dix-septième siècle surent leur métier mieux qu'homme du monde, et La Fontaine avait beau être distrait et naïf, il ne devait pas être moins habile que ses amis, Molière, Boileau, Racine. Le métier est une misère pour le génie, il le sait de naissance.

Il nous reste à dire quelques mots des notes que M. Gérusez a mises au bas de chacune des pages de la nouvelle édition; là encore était un écueil, et il y avait à craindre que le commentateur de La Fontaine ne tombât dans le défaut de ces malheureux Saumaises qui ont si lourdement lesté de notes et éclaircissements pédantesques les strophes légères d'Anacréon et d'Horace. M. Gérusez, en homme de goût et d'esprit, a eu garde de détruire le charme, et s'est efforcé d'être, dans la note, bref et simple, à faire envie à la fable elle-même: «Si je n'étais la fable, je voudrais être la note.» De discrètes observations philologiques sur les ternies gaulois, qui abondent dans le style de La Fontaine, complètent cet excellent travail.--Nous ferons seulement une toute petite réserve aux louanges que nous donnons de grand coeur à ces notes spirituelles et souvent exquises. Il nous semble que l'auteur s'est un peu trop attaché parfois à éclaircir la moralité de la fable: il sait mieux que nous que La Fontaine s'en souciait assez peu, qu'il s'en passait même au besoin, surtout quand elle n'était pas possible:

... Et quae

Desperat tractata nitescere posse relinquit.

Peut-être donc l'annotateur ne devait-il pas se piquer d'être plus moral que le fabuliste. Il est vrai de dire que M. Gérusez avait à faire une édition classique, et tout maître doit moraliser ses écoliers plutôt deux fois qu'une, quoique ceux-ci en prennent à leur aise.

Voyage au pôle sud et dans l'Océanie, sur les corvettes l'Astrolabe et la Zélée, exécuté par ordre du roi pendant les années 1837, 1838, 1839, 1840, sous le commandement de J. Dumont d'Urville, Capitaine de vaisseau. Publié par ordonnance de Sa Majesté. Sous la direction supérieure de M. Jacquinot, commandant de la Zélée.--Mise en vente du tome Ve de l'Histoire du Voyage.--Paris, 1843. Gide.

Le tome V de l'Histoire du Voyage au pôle sud et dans l'Océanie, sur les corvettes l'Astrolabe et la Zélée, qui vient de paraître à la librairie Gide, n'embrasse qu'une période de quatre mois environ Commencé le 29 octobre 1838, il se termine le 19 février 1839; mais ces quatre mois avaient été si utilement employés par le chef de l'expédition et ses compagnons du péril et de gloire, que ce volume offre l'intérêt de ses quatre aînés.

En quittant l'archipel des Iles Viti, Dumont d'Urville devait diriger ses corvettes vers le groupe des îles Salomon. Toutefois il lui restait des recherches importantes àà faire dans cette nouvelle route. D'abord il constata que l'île Hunter était mal placée; puis, après avoir double l'île Aurore, la plus septentrionale des Nouvelles-Hébrides, il commença la recherche des Iles Banks, qui, découvertes en 1783 par le capitaine Bligh, n'avaient point été revues depuis cette époque. Dumont d'Urville explora complètement ce groupe, sur lequel les hydrographes n'avaient que des données très-vagues.--Vanikoro reçut ensuite sa visite. Il espérait y retrouver encore quelques débris des vaisseaux de l'infortuné Lapérouse; mais toutes ses recherches furent inutiles.

De Vanikoro, l'Astrolabe et la Zélée se dirigèrent sur l'Ile Nitendi, où elles ne purent s'arrêter, et elles firent route pour les îles Salomon, que l'expédition explora pendant un mois environ. Un long chapitre intitulé: Séjour au port de l'Astrolabe se compose presque entièrement des récits rapportes à leur commandant par les divers membres de l'expédition qui eurent le courage d'entreprendre des excursions dans ces îles jusqu'alors si peu connues, dont les habitants sont anthropophages.--Les Salomoniens avaient de peints par tous les voyageurs sous les couleurs les plus défavorables. Dumont d'Urville est le premier qui puisse, selon ses propres expressions, inscrire dans leur histoire une page en faveur de leur caractère.