Palais-Royal.--Levassor, dans ses trois
rôles du Brelan de Troupiers.

J'avoue que la baronne déparait un peu ces présents du ciel par la manière dont elle les portait. Elle marchait habituellement la tête basse, et, en parlant, elle regardait son interlocuteur en dessous. Mais qui peut tout avoir? comme dit La Fontaine. Romberg avait compris que la perfection n'est pas de ce monde, et s'était mis à aimer la baronne avec toute la fougue d'un colonel de trente ans. Qu'en résulta-t-il? que le 30 juillet, terme fatal assigné par le testament pour la célébration du mariage, Romberg avait pris les devants, et se trouva marié... marié secrètement avec la baronne, et fort, inquiet des suites, car les charmes de la baronne n'avaient pu fermer tout à fait ses jeux sur les charmes de la succession.

Romberg eut recours aux grands moyens: il s'adressa au roi, et lui demanda l'annulation du testament. Pendant qu'il attendait, avec toute l'impatience d'un héritier et d'un colonel amoureux, la décision de Sa Majesté, la comtesse sa tante, cette sœur du défunt dont je vous ai déjà parlé, arriva tout à coup, tenant d'une main le testament, et présentant de l'autre la jeune Mina de Ronsfeld.

«Allons, mon cher neveu, voici le grand jour; il faut que vous soyez marié ce soir. Êtes-vous décidé? avez-vous fait toutes vos dispositions? Le devoir qui vous est imposé ne sera pas d'ailleurs très-pénible à remplir.... du moins j'ai assez, bonne opinion de vous pour le croire. Regardez votre fiancée: est-elle assez jeune et assez jolie?»

Fille était ravissante, en effet: taille légère et fine, minois piquant, avec un petit air ingénu et mille petits mots naïfs qui doublaient le charme de ce minois et de cette taille. Il faut savoir qu'elle avait été élevée par une vieille tante, qui s'était retirée dans un ermitage après avoir juré haine mortelle à tout le sexe masculin--apparemment elle avait eu à s'en plaindre--et qui n'avait jamais souffert qu'un homme adressât la parole à sa nièce, ni même qu'on prononçât devant elle le mot de mariage. Bref, en comparaison de Mina, Agnès aurait pu passer pour un prodige d'érudition.

«Il faut dissimuler et gagner du temps, se dirent tout bas Romberg el la baronne;» et Romberg ajouta tout haut: «Ma tante, me voilà prêt.»

Qu'en serait-il advenu? je l'ignore. La bigamie est un cas terrible et qui peut mener bien loin un colonel. Heureusement que M. de Limbourg, capitaine d'ordonnance, arriva tout à point pour le tirer d'embarras. Il venait chercher madame la comtesse, par ordre exprès de la reine, dont cette noble dame était dame d'atours. La reine l'attendait pour s'habiller: il n'y avait pas une minute à perdre.

«Je pars, mes enfants, dit la vieille dame; mais vous connaissez le testament; il faut absolument vous marier aujourd'hui, mariez-vous donc sans moi. Dès que mes importantes fonctions me le permettront, je reviendrai jouir du spectacle de votre bonheur.»

La Prusse n'est pas un pays comme un autre: on peut s'y marier sans témoins... Il faut du moins que vous ayez la complaisance de le supposer, si vous voulez que je continue cette très-vraisemblable histoire. La comtesse partie, il vint à la baronne une idée très-originale, qu'elle mit sur-le-champ à exécution.

«Allons, mon enfant, dit-elle à Mina, il faut vous marier.