Dès lors la Grande-Bretagne était directement intéressée à l'adoption universelle de cette mesure. Elle venait de rejeter un des éléments de sa fortune publique, une arme réprouvée, il est vrai, mais qui n'en était pas moins une arme puissante, et elle ne voulait la voir dans aucune main rivale. Au nom des intérêts les plus sacrés de la religion et de l'humanité, elle poursuivit ce but politique avec cette opiniâtreté qui est le caractère principal de sa diplomatie.

Le Portugal, alors seul allié maritime du cabinet de Londres, résista à ses instances; cependant un traité conclu le 19 février 1810 limita la traite, alors même qu'elle était poursuivie sous pavillon portugais. Il fut interdit aux Portugais de se procurer des nègres ailleurs que dans leurs propres établissements sur la côte d'Afrique, et de faire la traite sur d'autres navires que ceux construits dans des ports soumis à la nation portugaise.

Le gouvernement de la province de Carracas et le gouvernement républicain de Buénos-Ayres proclamèrent, en 1812, l'abolition complète de la traite.

Lorsqu'en 1813, pour récompenser la Suède de sa défection, l'Angleterre lui céda, par le traité du 3 mai, notre ancienne colonie de la Guadeloupe, ce fut à la condition que cette puissance s'engagerait à prohiber toute importation d'esclaves soit dans cette île, soit dans aucune autre de ses possessions aux Indes-Occidentales.

On le voit, au milieu même de la conflagration générale du continent, l'Angleterre ne perdait pas de vue la nécessité d'imposer à toutes les puissances maritimes l'obligation à laquelle la conscience publique et les progrès de sa propre civilisation l'avaient obligée de se soumettre; et quels que soient les motifs secrets de sa persistance, il ne faut pas moins se féliciter de voir ainsi les intérêts matériels des nations liés à l'existence même des grands principes sociaux.

La chute de Napoléon et la paix de 1814 ouvrirent un nouveau champ à l'activité anglaise. Le premier soin qui préoccupa les diplomates anglais fut la conservation des intérêts et de la puissance maritimes de la Grande-Bretagne. Une ère nouvelle s'ouvrait pour le monde; le commerce, longtemps interrompu, allait mettre en contact pacifique les peuples qui, depuis un quart de siècle, ne se rencontraient que les armes à la main; la mer allait devenir libre. L'Angleterre songea avant tout à utiliser à son profit l'abolition de la traite, dont elle a constamment essayé depuis lors de se faire un instrument de domination et de puissance.

Le Danemark et les Pays Bas cédèrent facilement aux considérations élevées que les agents de la diplomatie anglaise firent valoir auprès d'eux. Un traité, conclu avec la première de ces puissances, interdit la traite à tous les sujets danois; un décret du roi des Pays-Bas porta semblable interdiction pour tous les sujets de ce royaume.

La France et l'Espagne, plus directement intéressées dans la question, résistèrent à une mesure aussi absolue, et consentirent seulement à restreindre le commerce des noirs aux nécessités d'entretien et de service de leurs colonies; elles prirent en outre l'engagement de prononcer l'abolition définitive du commerce des esclaves, la France au bout de cinq ans (2), et l'Espagne dans le délai de huit années (3).

Note 2: Article additionnel au traité du 30 mai 1814.

Note 3: Traité du 15 juillet 1814.