Et ce n'était pas seulement la douceur de notre législation qui enhardissait les coupables manœuvres des trafiquants d'esclaves; le défaut des plus simples mesures d'ordre et de police faisait de nos colonies un marché général où l'impunité, était en quelque sorte assurée.
Ainsi l'Angleterre avait imposé aux gouverneurs et aux administrateurs de ses colonies l'obligation de procéder au dénombrement complet, au recensement exact de la population esclave existante à une époque déterminée dans chaque habitation, en désignant chaque individu par son sexe, son nom, son âge, son emploi. Un registre public, contenant toutes ces indications, devait également constater les naissances, les décès, les ventes, les échanges. Cette mesure si simple, d'une exécution si facile, pouvait à elle seule prévenir efficacement l'introduction de nouveaux esclaves dans les colonies anglaises.
Chez nous, au contraire, la fraude une fois consommée, et nous avons dit avec quelle facilité elle pouvait être faite, il devenait impossible de la constater, car tout esclave trouvé dans l'habitation ou la demeure d'un colon était présumé de plein droit lui appartenir.
Cette imperfection, ou plutôt cette imprévoyance des mesures législatives et administratives destinées à la répression de ce trafic si solennellement condamné par toutes les puissances européennes, loin de contrarier les projets de la Grande-Bretagne, les a favorisés au contraire. Ce que l'Angleterre voulait sans doute, c'était l'association de tous les cabinets dans un même vœu pour l'abolition de la traite, mais elle espérait surtout parvenir à les réunir autour d'elle pour leur faire adopter le moyen d'atteindre ce but. C'est de la recherche de ce moyen, c'est du besoin de l'imposer à tous les cabinets, et notamment aux États-Unis et à la France, que sont nés dernièrement chez nous les débats relatifs au droit de visite, débats passionnés qui ont soulevé tous les vieux ferments des haines et des rivalités nationales.
Les fameux traités contre lesquels l'opinion publique a si énergiquement protesté naguère, opposent aujourd'hui au commerce des esclaves un obstacle salutaire sans doute, mais insuffisant. On continue à faire la traite, moins ostensiblement il est vrai; le prix des esclaves n'est plus coté publiquement comme celui du plus vil bétail, mais ce trafic dégradant n'a pas cessé; la chair humaine trouve encore, sur la côte d'Afrique, des vendeurs et des acheteurs barbares, et les vignettes que nous publions ont été copiées d'après nature sur un navire négrier capturé en 1842.
Négrier chargeant ses noirs.
Coupe de profil d'un navire négrier.