Nègres dans les entraves.
Jusqu'ici le premier terme, de la proposition était résolu; le principe était consacré théoriquement. Le commerce des esclaves était déclaré infâme; mais l'insuffisance des mesures répressives, l'attrait de bénéfices considérables semblaient enhardir les misérables qui se livraient à ce trafic. Les précautions prises pour assurer l'impunité engendraient des crimes nouveaux; les esclaves étaient entassés dans de plus étroits espaces, les négriers poursuivis jetaient leurs victimes dans la mer; sur tous les points de nos colonies, ce commerce odieux s'accomplissait avec une audace et une activité devant lesquelles la surveillance légale était impuissant; les agents de l'autorité eux-mêmes, les juges qui devaient prononcer sur la culpabilité des négriers participaient à cet infâme trafic et en partageaient les bénéfices. Dans nos ports de mer, la construction, l'armement des navires négriers, leur destination, la fabrication des instruments de torture nécessaires pour contenir les nègres, n'étaient un mystère pour personne. A Nantes, au Havre, des prospectus d'armement et de cargaison, où étaient cotés les prix d'achat et les prix de vente du bois d'ébène(6), circulaient publiquement; le taux des assurances (7) pour ces sortes d'expéditions était plus élevé; on forgeait et on vendait, aux yeux de tous, les menottes, les poucettes, les barres de justice, les carcans, qui servaient à conduire les malheureux nègres de l'intérieur des terres au rivage où les attendait leur prison flottante, véritable carcere duro, auprès duquel l'esclavage et le travail étaient une sorte de bienfait. Une lettre adressée en 1816, par M. le baron de Staël au président du comité pour l'abolition de la traite, lui transmettait une copie exacte de ces fers, et les notes explicatives qu'un forgeron de Nantes lui avait très-naïvement fournies sur l'usage de ces instruments et la manière de les employer.
Note 6: C'est le nom que les négriers donnent aux esclaves; on les désignait également sous le nom de mulet, pièce d'Inde ou ballot.
Note 7: Ces assurances étaient désignées sous le nom d'assurances d'honneur.
Carcan servant à enchaîner les
esclaves pour les conduire de
l'intérieur des terres jusqu'au
lieu de l'embarquement.
Evidemment la législation était impuissante, non pas seulement chez nous, mais en Espagne, mais en Portugal, en Angleterre même, et, au mépris de la loi, au mépris de la morale publique, la traite prenait de plus larges développements sous l'empire même des mesures qui devaient assurer sa répression.
M. de Broglie, à la tribune de la Chambre des Pairs, accusa plus d'une fois cette impuissance de notre législation. La France était en effet le seul État qui n'eût point sanctionné l'abolition de la traite par des peines corporelles, par des précautions menaçantes, et cette tolérance contribuait à faire de nos ports de mer le centre où se dirigeait la plus grande partie des capitaux destinés au commerce des esclaves. Le pavillon français couvrait non-seulement la traite faite par nos nationaux, mais il servait à mettre les négociants espagnols, anglais, hollandais et portugais à l'abri de la rigueur des lois de leur propre pays.
Barres de justice, poucettes, cadenas
et clé, servant à enchaîner les
esclaves à bord du navire.