«Le 17 décembre, nous quittâmes Verkhoyansk. La température continuait à être rigoureuse; le mercure se tenait constamment à 10 degrés au-dessous de zéro, par un froid pareil, toute course, même en traîneau, est sujette à difficulté; à cheval elle n'est point supportable. Il est impossible de se représenter les souffrances auxquelles on est exposé en un pareil voyage, sans les avoir éprouvées soi-même. On chemine le corps enveloppé dans des vêtements fourrés, pesant près de 20 kilog. Ce n'est qu'à la dérobée que l'on se hasarde à respirer de temps en temps un peu d'air frais; car on a la bouche cachée dans un vaste collet montant en fourrure d'ours, autour duquel s'étend une épaisse couche de givre. L'air est tellement âpre, que chaque aspiration occasionne une sensation douloureuse insupportable dans la gorge et dans la poitrine. Un énorme bonnet fourré recouvre le visage tout entier. Pendant l'espace d'environ dix heures (terme habituel d'une étape), le voyageur est pour ainsi dire cloué à la selle du cheval. Il va sans dire que, sous un accoutrement pareil, tout mouvement est à peu près impossible. Les chevaux se fraient un passage à grand'peine à travers une neige si profonde, qu'un homme s'y perdrait. Ces animaux souffrent beaucoup du froid; les bords de leurs naseaux se garnissent de glaçons qui augmentent de plus en plus et finissent par les empêcher de respirer; ils poussent, en pareil cas, une sorte de hennissement douloureux auquel se joint un tremblement de tête convulsif; il faut alors que le cavalier se hâte de secourir son cheval, qui, sans cela, ne tarderait point à étouffer. Lorsqu'on traverse, des steppes glaces, dégarnis de neige, il arrive souvent que les sabots des chevaux se crevassent, ce qui les empêche de marcher. La caravane est toujours entourée d'un épais nuage bleuâtre qui provient des exhalaisons des humidités et des chevaux. La neige elle-même, en se contractant de plus en plus, dégage du calorique; les particules aqueuses des vapeurs se transforment immédiatement en une infinité du paillettes glacées; elles se répandent dans l'atmosphère en faisant entendre une espèce de craquement prolongé ressemblant à un bruit produit par le déchirement du velours ou d'une étoffe de soie épaisse. Le renne, cet habitant des régions septentrionales les plus éloignées, cherche un refuge dans les bois contre ce froid épouvantable. Dans les tondres, les rennes se rassemblent par masses serrées, pour tâcher de se rechauffer par la communication de la chaleur qui leur est propre. Un corbeau seul se hasarde à traverser l'air d'un vol faible et lent, en laissant après lui une traînée de vapeur déliée comme un lit. Non-seulement les objets animés, mais les objets inanimés eux-mêmes éprouvent la terrible influence du froid. Des arbres énormes éclatent avec un bruit retentissant qui résonne dans le steppe comme le bruit du canon dans la mer. Le sol des tondres et des vallées se crevasse, et il s'y forme de profondes fondrières; l'eau contenue dans les entrailles de la terre sort par ces ouvertures, se répand au dehors en fumant et se transforme immédiatement en glace. Dans les montagnes, d'énormes rochers se détachent et forment des avalanches qui roulent avec fracas dans le fond des vallées. Les fortes gelées étendent même leur influence sur l'atmosphère: la beauté si majestueuse et si justement vantée du ciel bleu foncé des régions polaires, disparaît dans un air épaissi par le froid; les étoiles n'ont plus leur éclat habituel, et ne brillent que faiblement. Le charme mystérieux d'une nuit que la lune éclaire se perd là où une nature morte est cachée sous un vaste tapis de neige. L'Imagination, affaissée sous le poids de l'uniformité, cherche en vain un aliment é son activité dans une contrée où tout est immobile, et où les derniers efforts de l'organisme humain tendent uniquement à échapper à un froid qui souvent est mortel...»

Après avoir passé quatre années avec M. de Wrangell dans ces déserts glacés, on éprouve le besoin d'aller sous d'autres latitudes respirer un peu d'air tiède et revoir de la verdure. Des extrémités les plus reculées du Nord, transportons-nous donc à la frontière méridionale de la France. Du sommet du mont Panleley élançons-nous d'un seul bond au pied du Canigou; accompagnons M. le baron Taylor dans les Pyrénées. Quel meilleur cicerone pourrions-nous choisir? M. le baron Taylor nous réserve même jusqu'au plaisir de la surprise. Dans une trop courte préface, il nous avertit, il est vrai, que ce beau volume de 618 pages publié par M. Casimir Gide, son éditeur, ne traite ni de physique, ni de géologie, ni de botanique, mais d'histoire. Sans doute il n'a pas pensé à écrire l'histoire générale et complète des Pyrénées; il a voulu seulement, selon ses propres expressions, «reproduire les notes qu'il avait prises en Espagne, dans ses chroniques si riches et si poétiques, et telles qu'il avait recueillies en France dans les débris de ses archives, que l'ignorance et le vandalisme ont trop souvent livrées à la destruction.» Cet aveu fait, M. le baron Taylor se renferme dans un silence que nous ne saurions approuver. Poussée à l'excès, la modestie devient un défaut. Que M. le baron Taylor n'énumère pas lui-même, en les exagérant à la façon de certains charlatans littéraires, toutes les merveilles que le public verra dans son livre, nous le concevons; le titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur suffiront pour attirer une affluence considérable de curieux. Cependant, M. le baron Taylor aurait dû, avant de commencer son voyage, faire connaître d'avance à ses lecteurs l'itinéraire qu'il se propose de suivre, leur accorder, de distance en distance, quelques instants de repos, et enfin leur donner les moyens de rechercher les faits importants dont leur mémoire aurait perdu le souvenir. Parmi les touristes qui partiront avec lui, beaucoup l'abandonneront en route, et ceux qui, comme nous, l'accompagneront jusqu'au terme de son excursion, s'apercevront plus d'une fois qu'un ouvrage d'histoire de 618 pages, si intéressant qu'il soit d'ailleurs, ne peut pas se passer d'une table raisonnée des matières, d'une certaine division par chapitres et d'un index général.

«De la mer qui voit les rayons du soleil se lever, à l'Océan, dont les flots baignent le coucher du soleil,» M. le baron Taylor parcourt, dans ces 618 pages, «les deux rivages liés par les monts pyrénéens, et les contrées que ces montagnes séparent et défendent.»--Parti de Narbonne, il ne s'arrête qu'à Biaritz. Pas un monument, ancien ou moderne, qu'il n'étudie, dont il ne constate l'origine, dont il n'écrive l'histoire, toutefois, ses visites aux châteaux et aux églises ne remplissent qu'une faible partie des Pyrénées. Les villes et les provinces y occupent la place qui leur est due.--Outre les histoires particulières de Perpignan, de Pamiers, de Foix, de Tarbes, de Pau, de Bayonne, les lecteurs y découvriront les histoires générales du Roussillon, du Languedoc, du comte de Comminges, du Bearn et du pays Basque.--Les Pyrénées sont le premier ouvrage écrit à ce point de vue sur ce pays si plein de la mémoire des grands faits historiques de la vieille France et de l'Ibérie.

Les documents authentiques lui manquent-ils, M. le baron Taylor sait toujours trouver une légende poétique qui les remplace parfois fort avantageusement. Ainsi la science n'est pas de son domaine; il l'avoue lui-même. En vain la géologie prétend que, comme toutes les grandes chaînes de montagnes du monde, le soulèvement des couches du globe a seul amoncelé ces masses terribles dont se composent les Pyrénées, M. le baron Taylor préfère croire à la tradition mythologique. «Alcide, nous apprend-t-il, après avoir terrassé le triple Geryon, après avoir élevé les murs d'Alexia, fut vaincu par les charmes de Pyrène, fille d'un roi des Celtes nommé Bebrix. Alcide oublia quelque temps, dans les bras d'une femme, sa gloire et ses travaux. Cependant sa vertu se réveilla bientôt: il s'éloigna et poursuivit au loin sa lutte avec les monstres de la terre. Pyrène, abandonnée, cacha dans le fond des forêts sa douleur et ses larmes; et quand Alcide, rappelé dans ces lieux par l'amour, y revint charge des dépouilles de ses nouvelles victoires, son amante avait cesse de vivre. Il retrouva ses membres; déchirés que des animaux sauvages venaient de disperser dans les cavernes de ces montagnes. Après avoir fait éclater ses regrets par des cris dont le monde fut ébranlé, ce héros rassembla les membres sanglants de la fille des rois, et, pour laisser un monument éternel de son désespoir, il souleva, il entassa les rochers qui forment aujourd'hui les Pyrénées, tombeau colossal qu'il éleva de ses mains puissantes aux cendres de sa bien-aimée.»

Il est temps de revenir à Paris, car avant de clore ce bulletin, nous aurions encore, grâce au beau volume illustré que vient de publier M. Kugelmann, plus d'une promenade amusante et instructive à faire dans ses rues. La première partie de cet ouvrage a seule paru; mais la seconde et dernière sera mise en vente avant la fin de l'année.--Un nombre considérable d'exemplaires ont été retenus d'avance pour les étrennes.--les auteurs des Rues de Paris n'ont pas cherché à esquisser les traits du caractère et de la figure des Parisiens de leur siècle; mais ils racontent, avec des formes variées, l'histoire de chaque rue et de ses habitants célèbres, depuis la fondation de la primitive Lutèce jusqu'à l'an de grâce 1843. Que de choses intéressantes et ignorées ils apprendront à leurs lecteurs!--Ce sont d'ailleurs, pour la plupart, des écrivains aimés du public. M Louis Lurine, le directeur de l'ouvrage, a sous ses ordres plus d'un soldat qui serait digne du commandement.--M Jules Janin a fait l'histoire de la Place-Royale; M. Eugène Guinot, celle de la rue Laffitte; M. Étienne Arago, celle de l'allée et de l'avenue de l'Observatoire; le bibliophile Jacob, celle de la Cité... M. Tavile Delort a révélé les mystères de la rue Pierre Lescot. Enfin, la rue de la Paix, le Palais-Royal, la rue de la Harpe, les quais, la place Louis XV, la rue Lepelletier, la rue Saint-Florentin, la rue Notre-Dame-de-Lorette, etc., etc., ont eu pour historiens: MM. Marco de Saint-Hilaire, E. Briffault, Roger de Beauvoir, Mary Lafon, Theod. Burette, Albert Cler, Louis Lurine. Albéric Second. Les 300 gravures sur bois qui illustrent cette première partie sont signées Nanteuil, Jules David, Français, Baron, Markl, Godefroy, Daumier et Gavarni.

Armée.

CHASSEUR À CHEVAL.--NOUVEL UNIFORME.

Ce serait une longue histoire que celle des variations qu'a subies incessamment l'uniforme de tous les corps de notre armée. Des volumes entiers ne suffiraient pas à les décrire; aucune arme d'ailleurs n'a été respectée par cette manie d'innovations, la cavalerie pas plus que l'infanterie. Ces perpétuels changements ont-ils été toujours des améliorations réelles? nous laissons à des juges plus habiles et plus compétents le soin de résoudre cette grave question. Les chasseurs à cheval ont eu leur bonne part dans ces fréquentes vicissitudes, dans ces mobiles caprices de la mode militaire, comme nous l'apprend la biographie de ce corps, dont l'origine ne remonte guère plus haut que l'année 1779.

Les chasseurs avaient été d'abord un corps de fantassins d'élite petits et robustes, attaché à chaque régiment de hussards, et combattant dans les rangs de la cavalerie. En 1776, chaque régiment de dragons, composé de 6 escadrons, en font un de chasseurs à cheval. Réunis en 1779, ces 24 escadrons de chasseurs formèrent les 6 premiers régiments de chasseurs à cheval qui parurent dans les rangs de l'armée française. Le 8 mai 1784, un bataillon de chasseurs à pied fut attaché à chaque régiment; l'uniforme fut l'habit vert, la veste de drap chamois, et la culotte de tricot de la même couleur. En 1788, 6 régiments de dragons passèrent chasseurs, et portèrent à 12 le nombre de ces régiments: la même ordonnance supprima leur bataillon d'infanterie.