Note 10: 1 vol. in-8 de 600 pages. Gide 7 fr. 50.
Note 11: 1 vol. in-8, avec 500 dessins. Kugelmann. 12 fr.
Il y a deux siècles, la Sibérie septentrionale était complètement inconnue des nations de l'Europe. Ce fut en 1640 environ qu'un chef Cosaque nommé Bouza, chargé de soumettre quelques peuplades au yasak un tribut en pelleteries, s'embarqua sur la Léna, cette grande artère qui partage la Sibérie, et la descendit jusqu'à la mer Glaciale. A dater de cette époque, de nombreuses découvertes eurent lieu d'année en année dans cette, vaste contrée du globe; mais les marchands ou les navigateurs qui s'y aventurèrent manquaient, en général, de ressources et d'instruction, et n'ont laissé d'ailleurs aucune relation authentique de leurs voyages. La première expédition scientifique remonte au règne de l'impératrice Anne Ivanova. Formée de trois divisions, cette expédition partit en 1734; elle avait pour but principal de reconnaître toutes les côtes de la Sibérie de la mer Blanche jusqu'au détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique, et surtout d'examiner s'il serait possible de se rendre par mer d'Archangel au Kamtschatka, il ne nous appartient pas d'énumérer ici les résultats et les désastres de cette expédition; qu'il nous suffise de rappeler que, malgré l'héroïque dévouement de ses chefs, et surtout de Lapteff, malgré les tentatives et les découvertes ultérieures de Chalaouroff, de Lyakoff, d'Andreyeff, de Cook (1778), de Billings (1785, 1794), et de M. Genthtrom (1808 à 1811), cet important problème géographique n'était pas encore complètement résolu, lorsqu'en 1820, Sa Majesté l'empereur Alexandre donna l'ordre d'expédier deux officiers de marine aux bouches de la Vana et de la Kolima. Ces deux expédiions devaient, d'une part, s'assurer si, comme le prétendaient certains navigateurs, il existait un grand continent arctique dans la mer Glaciale, et, d'autre part, relever les côtes de la mer Glaciale, de l'Olenek, vers l'est, jusqu'au delà du cap Nord.
M. le lieutenant de marine Anjou (actuellement capitaine de premier rang) fut placé à la tête de l'expédition chargée de se rendre à l'embouchure de la Vana, pour aller ensuite reconnaître les îles Kotehuoy et Fadeyevski, et la Nouvelle-Sibérie, et relever la côte entre les bouches de l'Indiguirka et de l'Olenek. La relation de son voyage n'a point été publiée. M. le lieutenant de Wrangell (actuellement contre-amiral) reçut le commandement de la seconde expédition; on lui adjoignit deux officiers de marine, MM. Matiouchkine et Kozmine; M. le docteur Kiber accompagna l'expédition en qualité de naturaliste. C'est de la relation russe de ce voyage que le prince Emmanuel Gallitzin vient de publier une traduction française, sous ce titre: Le Nord de la Sibérie.
Parti de Saint-Pétersbourg le 23 mars 1820, M. de Wrangell n'y rentra que le 15 août 1824.--Comment avait-il employé ces quatre années et demie d'absence? Le 3 avril il avait quitté Moscou; le 18 mai, il arrivait à Irkoustk, capitale de la Sibérie, à 5,630 kilomètres de Moscou. S'étant embarqué sur la Léna, il la descendit jusqu'à Yakoutsk (à 2,650 kilomètres d'Irkoustk), puis il se rendit à cheval à Nidje-Kolkimsk, misérable village situé au delà du 60e degré de latitude, à 3,380 kilomètres de Yakoutsk, (11,660 kil. de Moscou), qui allait devenir pendant trois ans son séjour habituel et le centre de ses opérations. Le 2 novembre, jour de son arrivée, le thermomètre marquait 32 degrés de froid.
Durant les trois années qu'ils passèrent à Nidje-Kolkimsk, MM. de Wrangell, Matiouchkine et Kozmine firent, outre diverses excursions dans les environs, quatre grands voyages à la mer Glaciale et le long de ses côtes. Malheureusement des obstacles impossibles à surmonter ne leur permirent de résoudre qu'un des deux grand problèmes géographiques qui leur avaient été posés.--En relevant toutes les côtes de la mer Glaciale, depuis l'embouchure de l'Indiguirka jusqu'à l'île Kolioutchine (Hurney's Island), c'est-à-dire sur une étendue de 35 degrés de longitude, dont une partie, celle comprise entre le cap Chelagsk et le cap Nord, n'avait été visitée par aucun européen, ils prouvèrent que si la mer était jamais libre de ses glaces, un navire pourrait se rendre d'Archangel au Kanitschalka, d'Europe en Amérique par la mer Glaciale; mais il ne leur fut pas possible d'atteindre les terres arctiques qu'ils espéraient découvrir en se dirigeant vers le pôle sur les glaces de la mer, dans des nartas traînés par des chiens, leur dernière tentative, faite en 1823, ne réussit pas mieux que le précédentes. Pour donner une idée des dangers auxquels ils s'exposaient, nous citerons le passage suivant (tome II, p. 279):
«Le 17 mars au soir, le vent tourna à l'ouest-nord-ouest; il continua à augmenter, finit par se transformer en tempête, et brisa la glace près de notre campement. Nous nous réfugiâmes sur un grand glaçon d'environ 100 mètre en largeur. Cependant la violence de l'ouragan ébranlait la glace; de nouvelles crevasses se formaient, les anciennes s'agrandissaient, et plusieurs étaient d'une largeur énorme. De quelque côte que l'on portât ses regards, on n'apercevait que glaces brisées et une mer furieuse. Tout à coup le glaçon sur lequel nous nous trouvions se détache, et, soulevé par la vague, part et flotte au gré des vents, emportant les voyageurs, qui s'attendent à être engloutis d'un moment à l'autre!... C'est dans cette situation lamentable que nous passâmes une partie de la nuit dans une obscurité complète et dans de mortelles angoisses! Mais le vent se calma, et le glaçon, qui, par bonheur, ne s'était point brisé, fut poussé avant le jour contre des glaces immobiles où il s'arrêta. Sur ces entrefaites, la gelée survint, et souda notre glaçon à ceux qui l'entouraient, en sorte que nous nous trouvâmes de nouveau, le 18 mars au soir, sur une plaine de glace immobile.»
M. de Wrangell continua donc son voyage; mais, le 23 il rencontra une large crevasse qui, dans les parties les plus étroites, avait 300 mètres de largeur; elle s'étendait d'une extrémité à l'autre de l'horizon. Le vent d'ouest, qui augmentait de violence, élargissait de plus en plus ce canal, M. de Wrangell gravit un grand rocher de glace pour examiner s'il n'existait pas un passage quelconque par où l'on pût avancer; mais il n'aperçut qu'une mer libre et sans limite... Sur les vagues remuantes flottaient d'énormes glaçons; ils allaient échouer contre la glace ramollie qui formait le bord opposé du canal «Peut-être, dit M. de Wrangell, eussions-nous pu traverser le canal sur quelques glaçons; mai sa quoi bon? la glace, de l'autre côte, n'avait plus de consistance! Déjà, près de nous, ébranlée par le vent et la rapidité du courant dans le canal, elle commençait à se lézarder, et l'eau, pénétrant avec bruit dans les fentes, en détachait des parties et démolissait la plaine glacée. Nous ne pouvions plus avancer! Ainsi tout espoir d'arriver à la découverte d'une terre dont l'existence n'avait plus rien de problématique, Venait de disparaître; il fallait renoncer à atteindre au but de trois années de travaux incessants, accomplis au milieu d'obstacles sans nombre, de dangers et de privations de toute espèce. Nous avions but du moins tout ce que l'honneur et le devoir exigeaient de nous. Je me décidai à rebrousser chemin.»
M. de Wrangell déclarait ainsi que l'existence de la terre qu'il cherchait n'avait rien de problématique, parce que quelques jours auparavant un vieux kamakay, ou chef tchouktcha, lui avait donne les renseignements suivants: «Entre les caps Yerri et Irkaypi (cap Chelagsk et cap Nord), près de l'embouchure d'une petite rivière qui se jette dans la mer, à travers des rochers peu élevés, durant les beaux jours d'été, l'on aperçu au nord de hautes montagnes couvertes de neige. Autrefois il nous arrivait de ce pays-là de grands troupeaux de rennes; mais les chasseurs et les loups les ont détruits. J'ai moi-même poursuivi un de ces troupeaux qui se dirigeait vers les montagnes; mais la glace, à une certaine distance du rivage, devint tellement inégale, que mon traîneau se trouva arrêté, ce qui m'obligea à m'en retourner. Ces montagnes se trouvent dans une contrée aussi étendue que le pays des Tchouktcha, et forment l'extrémité d'un cap très-allongé. La terre dont elles font partie doit être habitée; car une baleine, portant un dard armé d'une pointe en pierre, est venue échouer sur les bords de l'île Araoutane.»
Tels furent les grands résultats géographiques de l'importante expédition commandée par M. de Wrangell. Ces résultats étaient connus depuis longtemps, et, en 1840, la Revue Britannique avait consacré plusieurs articles à l'analyse de l'ouvrage que M. le prince Emmanuel Gallitzin a eu l'heureuse idée de traduire en français. Peu de relations de voyages offrent une lecture tout à la fois plus agréable et plus instructive. Ne connaissant pas la langue russe, il nous est impossible de juger de la fidélité de la traduction; mais nous n'avons que des éloges à donner au style facile et même élégant du traducteur. Quant à M. de Wrangell, il a su, tout en payant dans le compte-rendu de ses travaux le tribut qu'il devait à la science, écrire un livre aussi intéressant pour la masse de ses lecteurs que pour les géographes. Mieux qu'aucun autre voyageur, il a décrit les horreurs et les béantes de ces affreux déserts, où l'hiver règne en tyran absolu pendant dix mois de l'année, et raconte la vie monotone et pourtant animée de ses habitants, avec lesquels il a vécu pendant quatre ans; leurs luttes perpétuelles contre le froid et la famine, leurs chasses, leurs pêches, leurs coutumes, leurs mœurs, etc.; enfin, il nous a fait connaître la nation des Tchouktchas, dont le nom seul était parvenu en Europe, et qui n'a point été soumise à l'époque de la conquête de la Sibérie par les Cosaques. Veut-on savoir ce qu'est le nord de la Sibérie? qu'on lise le passage suivant emprunté au tome II, page 345: