Eh bien! miss Annette, la charmante, l'invincible, la glorieuse miss Anette, remplit, au moment où je parle, l'emploi de Rossinante au Cirque-Olympique, dans le mélodrame nouveau; c'est bien elle, je l'ai reconnue, malgré la maigreur de sa fortune et le délabrement de ses os. Heureuse encore, miss Annette, de porter dans sa ruine le héros de la Manche, coiffé de l'armet de Mambrin! Que de miss Annettes se trouveraient ravies de pouvoir, comme elle, clore le dernier chapitre de leur histoire par un chevalier de la Triste-Figure! demandez plutôt à nos miss Annettes de boudoir et d'Opéra.

--Le Constitutionnel annonce avec grand fracas que M. Schimper, professeur d'histoire naturelle à Strasbourg, est de retour d'un voyage en Carniole; nous ferons remarquer au Constitutionnel qu'il n'est pas plus dangereux d'aller en Carniole et pas plus étonnant d'en revenir, que d'entreprendre le voyage de Pontoise avec retour. La Carniole ne peut épouvanter que le Constitutionnel, qui n'est jamais sorti de la rue Montmartre. Mais ce n'est pas tout: M. Schimper a fait un bien autre prodige que de visiter lu Carniole: il en a rapporté un animal extraordinaire, un protée vivant, né dans les profondeurs des grottes terribles d'Adelsberg. Ce protée cause une grande admiration au Constitutionnel, qui n'admire pas moins M. Schimper d'avoir doté la France de ce miraculeux protée, comme si déjà elle n'avait pas assez de ceux qu'elle produit.

Que le Constitutionnel conserve son extase pour une meilleure occasion: le protée de Carniole n'est pas si rare qu'il le pense; les petits mendiants qui rôdent pieds nus dans le village d'Adelsberg en ont plein les maint et plein les poches. Si le Constitutionnel allait faire un tour par là, il s'en convaincrait aisément: à peine aurait-il mis le pied dans l'auberge pour se reposer de la route, que les protées et les mendiants lui tomberaient sur le dos; et, pour un petit sou donné à ces vauriens, le vénérable voyageur deviendrait adjudicataire du plus formidable protée des grottes d'Adelsberg. Que dis-je! on les lui adjugerait par douzaines. C'est ce qui nous est arrivé, à mon ami Adolphe J.... et à moi, un jour que, conduits par la fantaisie, nous allâmes fumer un cigare de pur havane au nez de ces formidables souterrains d'Adelsberg et de tous ses protées, aussi nombreux que les goujons et les ablettes du pont d'Austerliz.

Mais le Constitutionnel n'entreprendra pas le voyage: il aurait trop peur de ne plus admirer M. Schimper ou d'être dévoré tout cru par le protée vivant.

--On avait annoncé à tort que M. Musard allait reprendre le commandement des concerts de la rue Vivienne; c'est M. Elwart qui en devient le général. Napoléon-Musard lui a transmis son bâton impérial; quant à lui, il s'est complètement retiré du galop et de la ronde infernale. Musard travaille exclusivement à rédiger ses mémoires; mais, plus heureux que l'autre Napoléon, il n'a point de Sainte-Hélène. Musard s'est retiré dans toute sa force, dans toute sa puissance, dans toute sa liberté; Hudson-Lowe n'a rien à démêler avec lui; et si le grand homme a la fantaisie de se promener au bois de Boulogne, Albion, se mettant en travers du chemin, ne lui crie pas: Halte-là!

Il y a huit jours, j'allais à Neuilly; chemin faisant, j'aperçus sur la route une maison d'une belle apparence: une grille élégante, un parterre charmant; des rideaux de soie et de velours colorant les vitres de leurs nuances chatoyantes. «A qui cette délicieuse habitation? demandai-je au cocher qui me conduisait; à quelque grand seigneur, sans doute?--

Oh! oui, monsieur, dit mon homme en soulevant son chapeau d'une main respectueuse; c'est le Neuilly de M. Musard.» L'admirable chose que le cornet à pistons, pensais-je, et pourquoi mon père ne m'a-t-il pas appris à en jouer!

--Les théâtres font de grands préparatifs d'hiver; apprêtons-nous à une inondation de drames, d'opéras et de comédies de toutes qualités et de toute espèce. Ici, M. Scribe, l'inépuisable; la, M. Alexandre Dumas; M. Leon Gozlan de ce côté; de cet autre, M. Casimir Delavigne. Ou verrait surtout avec joie l'auteur des Messeniennes apporter au Théâtre-Français une de ces œuvres brillantes et sérieuses qui ont donné à son nom un si grand crédit de conscience littéraire et de loyauté; ce serait un certificat de vie fourni par le poète, dont la sauté, profondément altérée depuis un an, donne de vives inquiétudes; mais au milieu de son mal, M. Casimir Delavigne n'a rien perdu de son amour pour la poésie et le travail: l'ouvrage qu'un annonce est le fruit de ses veilles courageuses. Allons, noble poète! au parterre ce cher et douloureux enfant de votre souffrance; les bravos sont un remède souverain qui font refleurir le corps et l'âme!

--Les concerts et les soirées commencent à renaître; on se retrouve, on se reconnaît, on s'assemble. Nous voilà! nous voici! causons, chantons et mettons-nous en danse.

Un élégant salon de la cité d'Orléans a donné le premier signal de cette résurrection de la vie mondaine; il avait réuni, l'autre soir, quelques jolies femmes et des hommes plus ou moins célèbres; les heures se sont passées au bruit des voix mélodieuses; Salvi en était; Salvi va devenir indispensable; puis, avec Salvi, Ricci et MM. Méquillet; Donizetti, enfoncé dans les coussins d'un vaste fauteuil, parlait de ses opéras et du don Sebastien encore en état d'enfantement: mais le jour de sa naissance n'est pas loin; puisse le public carillonner au baptême et crier Vivat! Ce Donizetti est un père infatigable; il aura mis au jour, avant un mois, trois de ces enfants lyriques coup sur coup: Maria di Rohan et Betisario pour le Théâtre-Italien, don Sebastien pour l'Académie-Royale-de-Musique. Que de soins! que de veilles pour soutenir les frais d'une telle production! Eh bien! Donizetti est aussi leste et aussi dispos que vous ou moi, qui dormons toute la nuit et la grasse matinée: c'est une de ces paternités intarissables et faciles qui ne se lassent jamais et pullulent.--Puisque les salons chantent, ils valseront bientôt. Ouvrez les pianos, et sortez de leurs étuis les violons, les hautbois et les flûtes!