--La tragédie classique ne veut pas en avoir le démenti: elle tient bon contre le drame et fait de jour en jour des recrues pour soutenir la campagne contre son farouche ennemi: un jeune prince tragique, M. Randoux, et une jeune princesse, mademoiselle Araldi, viennent de renforcer l'armée de la vieille Melpomene; ni l'un ni l'autre ne sont excellents, mais ils peuvent le devenir: les conscrits ne passent jamais capitaines au premier coup de feu.--Le drame s'inquiète cependant de cette victorieuse révolte de la tragédie, sous le drapeau de mademoiselle Rachel, son généralissime... Dans un autre temps, j'aurais dit sa Jeanne d'Arc.
Histoire de la Semaine.
La France fournit un faible contingent à l'histoire politique de la semaine. A l'intérieur, la polémique sur l'extension de la fortification de Paris a encore presque seule défrayé nos journaux. L'un d'eux, dans sa préoccupation, a cru voir dans des trottoirs qu'on établit, dans des rangées d'arbres que l'on plante dans le faubourg Saint-Martin, dans l'élargissement, résolu par la ville de Paris, de la partie resserrée de la rue Saint-Martin, et dans celui des rues des Arets et Planche-Mibray, un plan stratégique pour faciliter le passage des canons, des bataillons et des escadrons. En vérité, c'est une étrange sollicitude pour la population parisienne que de vouloir qu'on la laisse s'atrophier dans des rues étroites et malsaines, de peur qu'elle n'arrive à voir quelque jour sa liberté compromise par des rues spacieuses et aérées. Il nous semble qu'il est plus naturel et plus raisonnable de se réjouir, quant à présent, des sacrifices que l'on fait pour lui donner du bleuâtre, sauf à s'en remettre au courage dont elle a plus d'une fois fait preuve pour combattre, si jamais les craintes, que nous ne partageons pas, se réalisaient, des projets dont la connexité avec l'observation des règlements de voirie ne nous paraît pas, pour notre part, bien clairement démontrée.--Des nouvelles reçues de Taïti ont appris que depuis le départ du l'amiral Du Petit-Thouars, la renie Pomaré avait été poussée par un missionnaire anglais à faire des semblants de protestation contre la prétendue violence morale qui aurait été exercée sur elle par les Français pour l'amener à reconnaître leur protection. Mais l'arrivée et la fermeté des démarches d'un de nos officiers de marine ont suffi pour confondre ces impostures, déjouer ces manœuvres et faire rentrer les choses dans la situation où l'amiral les avait laissées.--Une correspondance de Turin annonce qu'un navire corse, passant dans les eaux de Bizerte, aurait été, malgré le pavillon français qui flottait au haut de son mât, visité par un des bateaux gardes-côtes que le bey de Tunis a établis depuis peu. Aucune des représentations faites au capitaine de ce visiteur, par son propre pilote-interprète, ne serait arrivée à épargner cette humiliation à nos couleurs, ce capitaine ayant prétendu qu'il ne faisait qu'exécuter les ordres du bey, son maître. La source indirecte de cette nouvelle, l'étonnement que cette démarche aurait causé aux subordonnés mêmes du capitaine tunisien, enfin les bons termes dans lesquels la France se trouve avec le bey, tout nous porte à croire que le fait sera démenti, ou que, si l'outrage a été véritablement commis, réparation nous sera faite, sans que, pour l'obtenir nos rapports avec la régence de Tunis puissent en être altérés.--Ce que nous avions prévu, quant à l'effet que nous paraissait devoir produire la façon sauvage de procéder de M. de Ratti-Menton envers un autre agent français, ne s'est que trop réalisé; et, à en juger par la satisfaction qu'en éprouvent et que ne savent pas dissimuler les journaux anglais, on peut se faire une idée du parti que leur nation en saura tirer contre nous en Chine. Pour les chinois, disent-ils, la distinction de sérieux et de non sérieux de M. de Ratti-Menton, ne sera pas suffisamment claire. Ils distingueront les barbares en nations qui disputent et nations qui négocient.--La part brillante que nos nationaux de Montevideo ont prise aux succès de l'armée de la bande orientale de la Plata contre l'armée d'Uribe, a attiré sur les Français établis à Buénos-Ayres les mauvais traitements et les persécutions de Rosas. Les dernières nouvelles reçues, en les dégageant de tout ce que peut avoir de passionné un récit fait par des Français qui voudraient entraîner leur gouvernement dans une guerre où ils ont pris parti comme individus, donneraient toutefois à penser que l'Angleterre, sans s'engager plus que notre gouvernement n'entend le faire, aurait du moins trouvé moyen de protéger plus efficacement les sujets qu'elle compte sur ces rives. L'armée de Montevideo avait remporté de nouveaux avantages, et l'esprit de vengeance de Rosas en avait reçu une excitation nouvelle dont un cabaretier français établi à Buénos-Ayres aurait été la victime innocente. On annonce un rapport à ce sujet de l'envoyé de France, M. de Ladre.
L'Autriche, au dire de la Gazette d'Augsbourg, se trouverait en ce moment dans une position analogue à celle où nous a placés la ruse musulmane pour la réparation de l'outrage fait à notre drapeau et à notre consul à Jérusalem. Un sous-gouverneur de la province de Fazoglo s'était permis de faire donner des coups de bâton à un jeune chirurgien autrichien. Celui-ci s'était rendu à Alexandrie et avait porté plainte au consul d'Autriche, qui avait sur-le-champ demandé justice. Le sous-gouverneur a été destitué, mais l'ordonnance de destitution est motivée sur un déficit qui se serait trouvé dans la caisse de ce fonctionnaire. Conformément à sa politique, le gouvernement n'a pas voulu avoir l'air de condamner un musulman pour avoir maltraité un chrétien.--La lutte en Catalogne est plus engagée, plus sanglante, plus désastreuse que jamais. Prim bloque encore Girone, sur laquelle il vient déjà de faire une tentative qui lui a coûté un grand nombre des siens. D'un autre côté, la junte de Barcelone, qui n'a pas craint d'attaquer la citadelle de cette ville, prend, au milieu des bombes lancées par les forts, toutes les mesures qui indiquent la détermination d'une résistance opiniâtre. A Madrid, où les cortes viennent de se réunir, le temps se passe en baise-mains et en réceptions de la jeune reine, qui vient d'accomplir sa treizième année.--Le ministère anglais s'est montré d'abord assez incertain sur les suites à donner à la première mesure qu'il avait prise contre le meeting de Cloutarf. Il est évident qu'il s'était flatté que sa proclamation rencontrerait de la résistance et qu'il se trouverait ainsi autorisé à recourir à l'emploi de la force qui eût pu, pour un certain temps, la tirer de ces difficultés. Mais la conduite si habile, si courageusement humaine d'O'Connell, l'empire qu'il a su exercer, contre l'attente de tout le monde, sur une population ameutée qu'il a déterminée à s'incliner devant la légalité, ont déjoué ces calculs et rendu plus grands encore les embarras de la situation. L'association du repeal n'ayant point été supprimée par la proclamation, O'Connell a tenu à Dublin des réunions nouvelles, où il a montré la même prudence, mais aussi la même fermeté. Comme la démarche qu'avait faite le cabinet anglais aurait été souverainement ridicule s'il s'y était engagé sans avoir de parti pris sur les suites à lui donner, les feuilles de Londres ont prêté au ministère divers projets. Mais le Morning Chronicle avait annoncé que les modèles des mandats d'arrêts qu'on devait décerner contre les principaux repealers avaient été envoyés de Dublin-Castle à Londres, le ministère ayant donné l'ordre formel à lord de Grey de ne rien faire sans la sanction du gouvernement, et c'est ce programme qui vient d'être suivi. Les mandats ont été lancés contre O'Connell, son fils John O'Connell et les principaux membres de l'association. On annonce même que la poursuite doit comprendre plusieurs prélats catholiques. Les chefs d'accusation sont nombreux et comprennent celle de conspiration. Les accusés ont été conduits devant un des juges de la cour du banc de la reine, et, ayant fourni caution, sont demeurés en liberté, suivant la loi anglaise. Un grand rassemblement de forces militaires avait eu lieu à cette occasion; mais O'Connell, qui se sent invincible tant qu'il maintiendra le peuple d'Irlande dans la légalité, lui a adressé et a fait publier à Dublin une proclamation pleine de dignité et de mesure qui a empêché l'émotion populaire de se traduire en actes de résistance et de révolte. Il est donc probable que, quant à présent, le cabinet anglais n'aura pas besoin du secours des 20,000 Hanovriens que leur excellent monarque tient, suivant le dire de quelques journaux de Londres, à la disposition des ministres de sa nièce. Mais il a d'autres difficultés à vaincre, d'autres embarras à surmonter. Un acquittement des prévenus sera pour eux un triomphe menaçant, et pour les poursuivants une condamnation effrayante dans l'avenir. Or, peuvent-ils douter qu'un jury irlandais, c'est-à-dire les juges naturels, prononcera un verdict d'innocence? Peuvent-ils douter, d'un autre, côté, que si, par une mesure d'exception, la cause était portée devant un jury anglais, une condamnation serait regardée par le monde entier comme nue monstruosité judiciaire? Pour nous, qui n'avons jamais cru à la possibilité et à l'efficacité du repliai, nous sommes convaincus que le ministère anglais donne des chances à la séparation des deux royaumes en se lançant dans la voie de mesures judiciaires aussi mal entendues, au lieu de chercher un remède à des maux trop réels et d'accorder une satisfaction équitable aux plaintes de l'Irlande. L'Illustration ne peut donner une vue du meeting de Cloutarf, puisqu'il a été interdit, mais elle met aujourd'hui sous les yeux de ses abonnés une réunion tenue à Dublin avant que l'association eût fait hommage à O'Connell de la loque de velours qu'il a juré de porter jusqu'à sa mort, et un meeting en plein air postérieur à l'offrande nationale. Elle y joint les boutons que portent les innombrables membres de l'association, et que portaient les accusés quand ils se sont présentés devant le juge.--M. le duc de Bordeaux, voyageant sous le nom de comte de Chambord, qui s'était embarqué le 4 octobre à Hambourg sur un bateau à vapeur, est débarqué le 6 à Hull, dans le comté d'York. Il s'est rendu à York, qu'il a visité, et de là s'est dirigé vers l'Écosse. Il est accompagné de M. le duc de Lévis, de M. le marquis de Chabannes et de M. de Villaret-Joyeuse. On annonce qu'il séjournera chez le duc de Northumberland, qui fut envoyé comme ambassadeur extraordinaire à l'occasion du sacre de Charles X.--La Suisse, dont la diète a dernièrement sanctionné l'abolition d'un certain nombre de couvents dans le canton d'Argovie, est en ce moment agitée par des intrigues ayant pour but la dissolution de la Confédération, dans le cas où ces mêmes couvents ne seraient pas rétablis. Des meneurs nationaux et étrangers, dans le canton d'Uri, de Schwitz et d'Underwald, ont tracé le plan d'organisation d'une Suisse catholique, qui ferait scission avec l'ancienne Confédération, aurait ses diètes particulières et se ferait reconnaître au dehors comme État indépendant. Les gouvernements de ces petits cantons semblent, dit-on, disposés à prêter leur appui à ces étranges prétentions. Si de tels projets recevaient un commencement d'exécution, il est probable que les gouvernements des cantons y mettraient bon ordre.--La Gazette du Rhin et de la Moselle annonce la mort de Kamram-Shah, roi de Hérat. Si cette nouvelle est vraie, il est probable que ni la Russie ni l'Angleterre ne resteront indifférentes au choix du successeur de ce gardien de l'une des principales portes de l'Inde.
Boutons du Repeal.
Le même journal annonce aussi qu'un incendie vient de détruire deux mille maisons à Manille.--Une lettre de Breslau, du 9 octobre, porte: «Nous venons de recevoir la triste nouvelle que la foudre est tombée hier à Bernstadt, et a allumé un incendie qui a dévoré une grande partie de la ville. A Paris, dans des maisons de la rue Saint-Nicolas, faubourg Saint-Antoine, habitée par un grand nombre de petits fabricants et de pauvres ouvriers à façon, le feu est également venu exercer ses rasades. Nous devons, quoique arrivant laid, ne pas hésiter à répéter à notre tour le beau trait de courage d'un jeune pompier qui est entré dans une chambre tout embrasée, où une famille de quatre personnes était cernée par le feu. Ce brave jeune homme s'est jeté à travers les flammes, et a sauvé deux malheureuses femmes, qu'il a déposées dans une cour. Ses vêtements brûlaient. On vient à lui pour le secourir: «Non, laissez-moi, dit-il; je n'ai fait que la moitié de l'ouvrage!» et il disparaît de nouveau. Les spectateurs attendaient terrifiés. Cinq minutes se passent, et l'intrépide pompier reparaît portant deux enfants sains et saufs. Il les dépose à ses pieds, et, couvert de brûlures, épuisé de fatigue, il s'évanouit. On ne nous a pas dit le nom de ce brave homme, et nous le regrettons. On ne nous a pas appris qu'il ait reçu la décoration, et nous nous en affligeons pour l'institution de la Légion-d'Honneur.--A Raguse, en Dalmatie, plusieurs secousses très-violentes du tremblement de terre ont, les 14 et 15 septembre, déterminé toute la population à fuir la ville et à transporter dans la campagne les vieillards, les malades et les enfants au berceau.
Meeting tenu à Dublin.
La terreur était au comble, parce qu'en même temps que les redoutables oscillations se faisaient sentir, on remarquait à l'horizon un nuage particulier qui, dans ces contrées, passe pour devoir accompagner chaque cataclysme, et qui se montra notamment pendant le tremblement de terre qui, en 1667, détruisit cette même ville. Toutefois aucun bâtiment n'a été renversé, et la population est rentrée dans ses habitations. Les mêmes secousses, quoique moins violentes, se sont fait sentir à une grande distance dans les contrées voisines, et même jusqu'à Trieste. Le 3 octobre, à trois semaines de là, une nouvelle secousse est venue effrayer ces mêmes villes. A Felsberg, canton des Grisons, en Suisse, un roc immense qui se décompose a menacé d'ensevelir une population de trois à quatre cents personnes. Les pauvres habitants ont d'abord déserté leurs demeures; mais, sans abri dans la campagne, ils se sont déterminés à y rentrer, malgré de continuels éboulements partiels qui semblent annoncer une prochaine et infaillible catastrophe.