Quand un honnête homme, fort déguenillé mais très-barbu, sortit tout à coup de quelque corridor obscur, et avec une obligeante grimace de protection:

«Où va monsieur?» lui demanda-t-il en bon français.
O. N.

(La suite à un autre numéro.)

La Pêche de la Morue.

L'époque approche où les nombreux bâtiments partis pour la pêche de la morue au printemps dernier vont rentrer dans nos ports. Déjà plusieurs journaux du département du Nord ont annoncé l'arrivée à Dunkerque de deux ou trois navires pêcheurs venant de Terre-Neuve. En ce moment, tous les pêcheurs ont terminé leur récolte; qu'on nous permette cette expression, car la pèche a été appelée l'agriculture des eaux; ils font voile vers la France. Avant d'apprendre à ses nombreux abonnés si la pèche de la morue a été heureuse cette année, l'Illustration devait employer, pour la leur faire connaître dans ses plus curieux détails, la plume de ses écrivains et le crayon de ses dessinateurs.

Fidèles à leur rendez-vous habituel, les poissons des différents parages viennent périodiquement payer à l'homme leur tribut, et les pêcheurs y ont attendre ou poursuivre, dans certaines parties de l'Océan, les espèces qui s'y réunissent de préférence. Tel est le motif qui attire vers les côtes d'Islande, à Terre-Neuve et sur le grand banc ces flottes nombreuses qui partent tous les ans de nos ports de l'Ouest. C'est au milieu des tempêtes de ces mers orageuses que le jeune matelot reçoit le baptême du métier; c'est à cette école de dangers et de privations que s'exercent les forces vives de notre marine. De tout temps, les puissances maritimes ont trouvé dans la grande pèche les éléments de leur prospérité. Venise et la Hollande, ces républiques qui ont pesé d'un si grand poids dans la balance des nations, partirent un filet sur l'épaule et commencèrent leur fortune dans une barque de pêcheur. Ces peuples de marins devinrent riches et forts, et leur prépondérance sur la mer leur assura le commerce du monde. La puissance maritime de la France s'est agrandie aussi par la pêche; ses escadres ne se formèrent qu'à l'époque où les pêcheurs purent se réunir en grandes flottes: ce fut au commencement du seizième siècle, lorsque le Portugais Curie Real, qui avait observé l'affluence extraordinaire des morues sur le grand banc de Terre-Neuve, signala cette mine inépuisable aux pêcheurs européens, et que François 1er eut fait explorer ces parages par Jacques Cartier, de Saint-Malo, le meilleur marin de son temps. Toutefois ou ne tira pas d'abord un bien grand parti des ressources que le hasard avait fait découvrir dans ces latitudes. Le Vénitien Jean Cabot, envoyé par Henri VII d'Angleterre à la recherche d'un passage qu'on présumait devoir conduire à la Chine par le nord-ouest, avait reconnu, en 1497, une île qu'il appela Prima-Vista, et dont les nations maritimes, qui ont envié tour à tour la possession de cette nouvelle contrée, ont traduit chacune le nom dans leur langue. En 1501, Juan Ayamonte, marin catalan, recevait licence de la reine d'Espagne pour aller faire des investigations sur la Tierra-Nueva (para ir a saber el secreto de la Tierra-Nueva), et il lui était recommandé de prendre avec lui deux pilotes bretons. Les Anglais la nommèrent New-Fundland, et ils ne pensèrent guère à la coloniser que cent ans plus tard. Les Chartres octroyées par Henri VII, pour y fonder des pêcheries, ne produisirent d'abord aucun résultat, et la marine anglaise n'acquit quelque prépondérance dans ces mers qu'après que le célèbre Drake en eut chassé les Espagnols. Leur prise de possession à Terre-Neuve ne date réellement que de 1585; l'île ne comptait encore que soixante-deux colons en 1612, et le nombre des navires pêcheurs s'élevait à peine à une cinquantaine. Nous ne commençâmes nous-mêmes à nous adonner à la pèche de la morue qu'en 1540. Les établissements sédentaires que nous fond ânes sur le littoral n'eurent pas, dans le principe, tout le succès qu'on s'était promis, et ce fui seulement sous le règne de Henri IV que le ministre Sully favorisa de tout son pouvoir la pêche de la morue, en la plaçant sous la protection du gouvernement.

Ainsi cette industrie qui s'exerça dans la haute mer à plus de six cents lieues de nos côtes, cette pêche qui, depuis plus de trois cents ans, a employé tant de bras et nourri tant de populations, ne marcha d'abord qu'avec lenteur. Il lui a fallu le secours des primes et l'appui soutenu de l'État pour s'élever au rang des grands commerces. Alors les stations poissonneuses des côtes et du banc de Terre-Neuve attirèrent les pêcheurs de diverses nations. La France et l'Angleterre, qui s'étaient disputé longtemps la possession de l'île et des mers adjacentes, finirent par fixer les divers parages où pêcheurs pourraient dorénavant se livrer à leur art sous la garantie des traités. Avant 1713, les pêcheries que nous possédions fournissaient aux besoins de presque toute l'Europe, et suffisaient à l'armement de nos vaisseaux; mais le traité d'Utrecht, celui de Versailles (1785) et la cession du Canada vinrent changer notre situation. Nous perdîmes successivement tous les riches établissements que nous avions formés au loin, et qui avaient porté la grande pêche au plus haut degré de prospérité: les colonies de l'Acadie et du Canada, l'île Royale, l'île Saint-Jean, l'île de Terre-Neuve cessèrent de nous appartenir.

Bâtiments faisant la pêche de la morue (verte) sur le banc de Terre-Neuve.

Réduits maintenant aux droits de pêche sur les côtes d'Islande, au grand banc et sur la lande orientale et occidentale de Terre-Neuve, sans pouvoir y établir aucune habitation, si ce n'est des échafauds et cabanes pour sécher le poisson: ne possédant plus pour s'abriter que les petites îles de Saint-Pierre et Miquelon, rochers nus et misérables qu'il faut approvisionner de toutes les choses nécessaires à la vie, nos navires sont obligés de partir chaque année des ports de France qui doivent servir aux opérations de la campagne. Et pourtant, malgré cet état de choses, et grâce aux encouragements de l'État, nos pécheurs ont soutenu la concurrence avec ceux de l'Angleterre, établis et à demeure sur la partie sud de l'île de Terre-Neuve, et avec ceux des États-Unis, qui jouissent de tous les avantages de la proximité de leurs côtes.--La pêche de la morue occupe annuellement plus de 400 navires français; 200 bâtiments de transport et de cabotage sont destinés en outre aux opérations accessoires de la pêche. Ainsi, cette industrie entretient à la mer une flotte de 600 voiles et de 15,000 marins, qui forment près du quart du personnel valide de l'inscription maritime: réserve précieuse, toujours disponible et endurcie au métier le plus rude, sur mit; mer orageuse et sous un climat des plus rigoureux; réserve utile pour la navigation commerciale en temps de paix, réserve indispensable, mais encore insuffisante pour l'armement de nos escadres en temps de guerre.--Les produits de la pêche de la morue sont, estimés à 40 millions de kilogrammes de poisson, qui viennent alimenter nos marchés, et dont 15 à 16 millions sont réexportés aux colonies, en Italie et en Espagne. Notre consommation absorbe le reste.