--A ce compte, il n'y aura pas disette de grands hommes,» pensa Martin.
Poursuivant son enquête, l'Anglais découvrit qu'il n'y avait pas moins de quatre majors présents, deux colonels, un général et un capitaine. Il ne put s'empêcher d'en conclure que l'état-major de la milice américaine était si nombreux qu'à moins de se commander mutuellement l'un l'autre, les officiers ne devaient savoir où et comment se pourvoir de soldats. Pas un des assistants qui fût dépourvu de titres. Ceux qui ne jouissaient pas des honneurs militaires étaient docteurs, professeurs on révérends. Trois d'entre eux, grossiers et désagréables personnages, avaient été députés des États voisins; l'un pour affaires d'argent, le second comme envoyé politique, le troisième, comme missionnaire aux frais d'une secte religieuse. Parmi les dames on voyait mistriss Pawkins, droite, osseuse et silencieuse; de plus une vieille demoiselle, figure en lame de couteau, qui soutenait les droits des femmes envers et contre tous, et avait ouvert un cours pour la propagation de ses idées. Le reste, tout à fait dépourvu d'individualité et de caractère, ne valait pas la peine d'être nommé; plusieurs même auraient pu faire échange d'esprit ou d'âme l'un avec l'autre sans que personne s'en doutât. Ces derniers seuls ne paraissaient point enrôlés parmi les personnages les plus remarquables du pays.
Plusieurs hommes, en avalant leur dernier morceau, se levèrent et sortirent, s'arrêtant seulement une minute ou deux près du poêle, pour se rafraîchir aux crachoirs de cuivre. Un petit nombre, plus sédentaire, s'oublia environ un quart d'heure autour de la laide, et ne se leva qu'avec les dames.
«Où vont-elles? demanda Martin à l'oreille de M. Jefferson Brick.
--Dans leur chambre à coucher, monsieur,
--N'y a-t-il donc point de dessert, pas un moment de loisir à donner à la conversation? demanda Martin, assez disposé à jouir de quelque relâche après son long et assommant voyage.
--De ce côté de l'Atlantique, nous ne sommes pas hommes de loisir, monsieur, mais d'affaires, et nous n'avons pas de temps à perdre,» fut la réplique.
Les dames filèrent donc sur une seule ligne; M. Jefferson Brick et les autres hommes mariés signalèrent le départ de leurs meilleures moitiés par un léger mouvement de tête, et ce fut chose terminée. Martin trouvait la coutume peu de son goût; cette fois il garda son opinion pour lui, ayant grand désir de profiter de la conversation de ces gentlemen si affairés, qui s'étiraient, à l'envi l'un de l'autre, autour du poêle, comme si le départ des personnes de l'autre sexe eût dégagé leur esprit d'un poids immense, ils faisaient maintenant le plus copieux usage, le plus actif emploi des crachoirs et des cure-dents.
A dire vrai, l'entretien était vide d'intérêt et pouvait se résumer en un seul mot: l'argent. Soucis, joies, espérances, affections, vertus, poésie, tout semblait se fondre et couler en dollars. Le hasard le plus favorable n'aurait pu apporter, au milieu de ces fastidieux caquets, chose légère ou gracieuse qui ne s'épaissit en métal. Les hommes étaient pesés au poids de leurs dollars, leurs actes jaugés en dollars, la vie, mise à l'encan, évaluée au taux le plus juste, portée aux nues ou traînée dans la fange, selon le nombre des dollars.
Après les dollars, ce qu'il y avait de plus respectable, c'était toute entreprise ayant pour but d'en acquérir. Plus un homme avait su jeter par dessus bord, de vertus, d'honneur, de générosité, allégeant sa barque de ce lest inutile, plus il avait de place à donner aux dollars. Pour l'argent on pouvait faire du commerce un vaste mensonge, un brigandage légal; pour l'argent on pouvait faire, du drapeau de la république, un haillon; on pouvait en souiller les étoiles une à une, le taillant, le dépeçant bande à bande, comme les chevrons d'un caporal dégradé. Tout pour les dollars! qu'est-ce qu'un pavillon, qu'est-ce qu'un drapeau devant l'or?