Celui qui hasarde sa vie à la chasse aux renards, aime à courir à toute bride; il en était ainsi de ces messieurs. Le plus grand patriote était celui qui braillait le plus haut, au mépris de toute décence. Leur digne champion, c'était l'homme qui, dans l'emportement brutal de sa course, ne pouvait prendre un instant haleine, et marquer d'un brûlant mépris la turpitude du voisin. En peu de minutes de cette causerie autour du poêle, Martin apprit que porter à l'assemblée législative des pistolets, des épées dans des cannes, et autres paisibles jouets; que saisir son adversaire à la gorge comme le pourrait faire un chien ou un rat; que tempêter, quereller, s'emporter, boxer et triompher par la force musculaire, étaient autant d'actes glorieux; et qu'au heu de déshonorer la liberté et de la frapper au cœur plus que ne le pourrait faire le cimeterre d'un despote, ces actes forcenés flattaient l'orgueil patriotique des citoyens et réveillaient sur les rivages transatlantiques les mille échos de la renommée.
Une fois ou deux, quand il peut en trouver le joint, Martin hasarda les questions qui lui venaient en tête, en sa qualité d'étranger, tant sur les poètes nationaux, sur le théâtre et la littérature, que sur les arts. Mais les renseignements que ses interlocuteurs étaient en mesure de lui donner, ne s'étendaient pas au delà des phrases redondantes des illustres de l'époque, tels que le colonel Driver, M, Jefferson Brick et autres célèbres, à ce qu'il paraissait, par la perfection et l'excellence du style boursouflé et tranchant, vulgairement nommé, style de matamore.
«Nous sommes un peuple occupé, monsieur, dit un des capitaines nui venaient de l'Ouest, et nous n'avons pas de temps à perdre en lectures de fantaisie. Nous nous en arrangeons encore quand elles nous viennent dans les journaux mêlées à des choses solides et substantielles, mais pouah de vos livres!»
Ici le général, qui semblait pris de mal de cœur à la seule pensée de lire quoi que ce soit qui n'appartint pas au commerce ou à la politique, et qui fût en dehors des journaux, demanda si personne ne se sentait en goût de prendre un petit verre de liqueur. La plupart des assistants trouvant l'idée fort de saison, filèrent, un à un, vers le comptoir du cabaret voisin, d'où probablement ils gagnèrent leurs magasins et leurs banques, pour revenir de nouveau à la taverne rabâcher encore de dollars et d'argent, élargir leur esprit en parcourant et discutant quelques sentences ampoulées de patriotisme, et finir enfin par aller ronfler chacun au sein de sa famille.
«Leur principale jouissance, la seule qu'ils sachent savourer en commun, se dit Martin poursuivant le cours de ses pensées; et il continua il rêver aux dollars, aux démagogues de cabaret, ne sachant trop si ces gens étaient réellement aussi affairés qu'ils prétendaient l'être, ou si tout bonnement ils étaient incapables de goûter tout plaisir social, toute joie domestique.
Le problème était difficile à résoudre, et s'être trouvé contraint de le poser était déjà peu encourageant. Martin, assis devant la table déserte, de plus en plus abattu, et repassant en son âme les difficultés et l'incertitude de sa situation, poussa un profond soupir.
Un des convives, homme entre deux âges, à l'œil noir, à la face hâlée, avait attiré l'attention de Martin par l'expression cordiale et ouverte de ses traits. Mais impossible à l'Anglais de rien tirer de ses voisins au sujet d'un individu qu'ils paraissaient regarder avec le plus complet dédain. Ce personnage, qui ne s'était pas mêlé à la conversation autour du poêle, ne quitta point la salle avec les autres, et lorsqu'il entend il Martin soupirer pour la trois ou quatrième fois, il hasarda quelques paroles dans le désir, sans imposer sa connaissance, d'engager peu à peu l'entretien. Ses motifs étaient si palpables, et cependant si délicatement indiqués, que Martin en éprouva une velléité de reconnaissance, et la laissa percer dans sa réponse.
«Je ne vous demanderai pas, dit en souriant l'étranger, qui se leva alors et se rapprocha de Martin, je ne vous demanderai pas comment vous aimez mon pays; je crains trop de deviner; mais, en ma qualité d'Américain, forcé du commencer toujours par une question, je vous demanderai si le colonel vous agrée.
--Votre franchise m'encourage à avouer, sans la moindre réticence, qu'il ne m'agrée pas du tout; bien qu'il me faille ajouter que je lui dois des remerciements pour m'avoir amené ici,--et même pour avoir arrangé les choses sur un pied assez raisonnable, ajouta Martin, se souvenant de quelques mots, que le colonel avait murmurés à son oreille avant de le quitter.
--Trève à la reconnaissance, reprit sèchement l'étranger; le colonel va raccrocher à bord des paquebots de temps à autre, à ce que j'ai oui dire, quelques passagers d'Europe, afin de leur extorquer des renseignements de fraîche date dont il engraisse son journal; il présente aussi des étrangers ici comme pensionnaires, pour gagner sur eux, j'imagine, quelque petite remise, déduite ensuite par l'hôtesse sur son écot de la semaine.--J'espère ne vous avoir choqué en rien? ajouta-t-il, s'apercevant que Martin rougissait.