--Comment serait-ce possible, mon cher monsieur? dit Martin, serrant la main qui lui était offerte. A vous dire la vérité, je me demande.....
--Quoi?
--Je me demande, puisqu'il faut tout dire, comment fait le colonel pour esquiver les coups de bâton?
--Eh! il en a bien reçu quelques-uns, répondit tranquillement l'Américain; il fait partie de cette classe d'hommes de laquelle notre Franklin, dix ans déjà avant la fin du dernier-siècle, n'attendait que dangers et disgrâces. Peut-être ignorez-vous que Franklin a publié, en termes péremptoires, l'opinion que tout individu calomnié par un drôle de l'espèce du colonel, ne trouvant protection suffisante ni dans les lois du pays, ni dans les sentiments élevés et délicats de ses compatriotes, était en droit de récriminer sur le dos de cette vermine publique, à l'aide d'un bon gourdin.
--Je ne savais mot de cela, dit Martin; mais je suis ravi de l'apprendre, et trouve l'avis digne de mémoire, d'autant plus.....» Ici, il hésita de nouveau.
«Allons, poursuivez, dit l'autre, souriant comme s'il devinait les paroles qui prenaient Martin à la gorge.
--D'autant plus, poursuivit Martin, que je commence à penser qu'il fallait être doué d'une forte dose de courage, même au temps de Franklin, pour écrire librement, sur quelque sujet que ce fût, dans cette très-indépendante république, du moins, sans être soutenu par un parti.
--Du courage? sans doute, il en fallait. Et pensez-vous qu'il en faille aujourd'hui? reprit son nouvel ami.
--Oui, en vérité, et pas peu, dit Martin.
--Vous dites vrai, si vrai que je ne crois pas possible qu'un auteur satirique puisse respirer notre air. Un Juvénal, un Swift qui viendrait, à naître parmi nous demain serait écrasé sur l'heure. Si vous connaissez, un peu notre littérature, et que vous puissiez me citer le nom d'un Américain qui ait relevé et disséqué nos travers comme peuple, et non comme appartenant à tel ou tel parti, et qui ait pu échapper aux calomnies les plus dégoûtantes, aux plus sales injures, ce nom, croyez-moi, sera nouveau à mes oreilles. Je pourrais vous désigner plus d'une circonstance où un de nos écrivains ayant hasardé la plus innocente critique, l'exposition la moins amère, la mieux intentionnée de quelques-uns de nos ridicules ou de nos vices, a été obligé d'annoncer que, dans une nouvelle édition purgée; et corrigée, le passage critique serait retranché, expliqué ou métamorphosé en éloge.