--Alpinolo! répéta Ramengo, se sentant frémir depuis la racine des cheveux jusqu'à la plante des pieds. Alpinolo, où est-il? que je le voie aussitôt. J'ai un besoin extrême de lui parler pour une chose qui le touche de près. Où est-il, où est-il?

--Quelle furie! reprenait un des seigneurs; finissons de boire, et puis venez avec nous; là-bas, nous vous les ferons trouver tons; quelle fête pour eux de vous revoir!

--Mais je veux d'abord parler à Alpinolo, en tête à tête avec lui; je sais comme il faut que les choses soient conduites.» Et pendant qu'il était dominé par l'anxiété de retrouver un fils, et par l'espérance que celui-ci en le découvrant pour son père, lui accorderait pardon et amour, les seigneurs continuaient à boire en faisant l'éloge d'Alpinolo, vantant sa conduite dans une affaire où il avait souffleté un de ses amis qui lui rappelait qu'il n'avait pas de père. Comme ce nom de père le comblait d'orgueil! comme il voyait près de lui la réalisation de ses espérances! et ce fut le cœur agité par autant de palpitations que, dans cette nuit où il épiait l'amant prétendu de Rosalie, qu'il se dirigea dans Pise au milieu des seigneurs lombards qui, les bras enlacés, entonnaient les chants de leur patrie,--ces chants que l'exilé finit toujours par un soupir.

Bulletin bibliographique.

Histoire de Dix ans; par M. Louis Blanc. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. Pagnerre. (Tome IVe.) 1 fr.

La librairie française prend ses vacances. Cette année comme les années précédentes, elle n'a mis au jour, pendant les mois du septembre et d'octobre, qu'un très-petit nombre d'ouvrages nouveaux; occupée à préparer la campagne d'hiver, elle atteint la rentrée des cours et tribunaux pour lancer en avant quelques sentinelles perdues, et se promettre de petites escarmouches. Dans un mois seulement la bataille sera sérieusement engagée sur toute la ligne... Si nous en croyons certaines indiscrétions, quelques-uns des combattants se signaleront par de brillants exploits. Ce qui paraît positif, c'est qu'avant la fin de la campagne prochaine M. Paulin aura commencé la publication de l'Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers.

Parmi les rares ouvrages qui ont osé naître durant la saison des promenades en Suisse, de la chasse et des vendanges, nous mentionnerons en première ligne l'Histoire de Dix ans. Toutefois, nous devons l'avouer, l'audace de M. Louis Blanc et de son intelligent éditeur M. Pagnerre ne nous cause aucune surprise, et ne nous arrachera pas le plus faible cri d'admiration; s'ils se sont décidés, en effet, à lutter contre d'aussi redoutables adversaires c'est qu'ils étaient sûrs d'avance d'en triompher. Quand, dans l'espace de quinze mois, les trois premiers volumes d'un ouvrage ont déjà eu trois éditions, le quatrième peut descendre dans l'arène au jour et à l'heure qui lui convient: toute saison lui est favorable; le passé de ses aînés lui répond de son avenir. Alors même qu'il ne leur ressemblerait en rien, sa parenté seule lui assurerait un accueil empressé et une victoire éclatante.

Le volume que vient de publier M. Louis Blanc n'a pas à craindre, d'ailleurs, de comparaison désavantageuse; il a toutes ces qualités solides et brillantes qui ont fait la fortune de ses trois frères. Impartial comme eux, à son point de vue, bien entendu, rempli comme eux de révélations piquantes et d'anecdotes inédites, illustré par un nombre égal de portraits littéraires, non moins soigné sous le rapport de la mise en scène, écrit avec un style aussi élégant et aussi pittoresque, il jouit déjà de la même popularité. «Ce n'est pas de l'histoire, ce sont des mémoires,» s'écrieront quelques esprits trop difficiles à satisfaire. Mais est-il donc possible de s'élever jusqu'à la hauteur de l'histoire, lorsqu'un entreprend de raconter des événements contemporains? est-il possible de porter dès aujourd'hui un jugement définitif sur des faits accomplis d'hier, dont toutes les conséquences ne sont pas encore réalisées, ou ne sauraient être prévues? sur des hommes politiques qui ont à peine, pour la plupart, achevé la moitié de leur rôle. Quant à nous, nous félicitons hautement M. Louis Blanc d'avoir refusé de céder aux avis d'un critique qui lui conseillait «d'ouvrir dans ce monument,»--nous citons ses propres paroles,--«quelques fenêtres sur le ciel, à travers lesquelles ou aperçut trembler dans les incommensurables solitudes de l'infini les étoiles contemporaines de l'éternité, lampes silencieuses allumées autour du vaste atelier de la création.»

Il faut, en vérité, que M. Louis Blanc ait un bien grand talent dramatique, pour que ses lecteurs assistent avec un si vif intérêt à la représentation d'événements dont ils connaissent d'avance les péripéties et le dénouement, et qui leur rappellent à tous, quelles que soient leurs opinions politiques, de bien douloureux souvenirs. Le quatrième volume de l'Histoire de Dix ans commence avec l'année 1833, et finit en mars 1836; il comprend les plus tristes et les plus sanglants épisodes du règne actuel; et pourtant,--tel est le mérite de l'écrivain,--qu'on le lit tout entier aussi avidement peut-être qu'un roman. La réserve politique imposée à un journal qui s'adresse à toutes les classes de la société, ne nous permet pas d'apprécier dans une analyse rapide les faits que M. Louis Blanc a entrepris de raconter, et jusqu'à un certain point de juger; nous nous contenterons d'indiquer en quelques lignes les sujets principaux dont traitent les douze chapitres de ce quatrième et avant-dernier volume; ce sont: l'emprisonnement et l'accouchement de la duchesse de Berri à Blaye, le procès de la Tribune devant la Chambre des Députés, le manifeste de la Société des Droits de l'Homme et le procès des 27, la question d'Orient, l'expédition de Savoie, les lois contre les crieurs publics et les associations, les insurrections de Lyon et de Paris en 1834, la quadruple alliance, les révolutions ministérielles de la même année, le ministère du 11 octobre succédant au ministère des trois jours, l'affaire des 25 millions réclamés par l'Amérique, le procès d'Armand Carret devant la chambre des Pairs, le procès d'avril, l'horrible attentat de Fieschi, les lois de septembre, et la dissolution du ministère du 11 octobre.