De l'Influence du Christianisme, sur le Droit civil des Romains; par M. Troplong, 1 vol. in-8°.--Paris, 1843, Hingray. 7 fr. 50 cent.

Le nouveau mémoire de M Troplong, De l'influence du Christianisme sur le droit civil des Romains, est un de ces livres qui peuvent impunément braver les influences toujours redoutables de la saison des vacances. Il ne s'adresse qu'aux hommes sérieux dont l'esprit ne prend jamais de repos. Le nom et le mérite de son auteur, la nature même du sujet qu'il traite, lui garantissent d'avance qu'à toute époque de l'année il occupera vivement l'attention publique. D'ailleurs, lu à diverses reprises devant l'Académie des Sciences morales et politiques, il y avait déjà obtenu, avant d'être publié en volume, tout le succès qu'il mérite et qu'il nous reste seulement à constater.

M. Troplong n'a pas entrepris de montrer l'influence du christianisme sur l'ensemble des institution et moins encore sur la civilisation romaine. Son sujet est plus restreint. Il s'est renfermé dans l'observation des influences par lesquelles le christianisme, est venu modifier les rapports civils, le droit privé; il ne fait d'excursions ailleurs qu'autant qu'il y a nécessité pour éclairer son sujet et montrer le jeu des ressorts auxquels le christianisme est venu mêler son action.

M. Troplong divise le droit romain en trois grandes périodes: la période aristocratique, la période philosophique, la période chrétienne. Pour se faire des idées justes sur la dernière, il faut, dit-il, saisir exactement le sens des deux premières.

La civilisation romaine s'est développée sous l'influence de deux éléments contraires qui, après une longue alternative de luttes et de rapprochements, ont fini par se mêler et se confondre. Ce dualisme se fait remarquer dans le droit privé comme dans la religion et dans le droit politique. Sa formule la plus large et la plus haute, c'est le jus civile et l'aequitas, le droit strict et l'équité, sans cesse opposés l'un à l'autre comme deux principes distincts et inégaux. D'abord le jus civile triomphe du patriciat religieux, militaire et politique, qui gouverne Rome naissante, génie formaliste, jaloux, dominateur, nourri à l'école sombre et forte de la théocratie étrusque, et qui aggrave dans le droit civil ses souvenirs de conquêtes et ses instincts d'immobilité. Qu'on n'y cherche point l'action efficace de l'équité naturelle, et cette voix de l'humanité qui parle si haut dans les peuples civilisés. La notion simple du juste et de l'injuste y est défigurée par la farouche enveloppe d'institutions qui sacrifient la nature à la nécessité politique, la vérité innée aux artifices légaux, la liberté aux formules sacramentelles. Dans l'ordre civil comme dans l'État, Rome ne vise qu'à former des citoyens; et plus elle accorde de privilèges et de grandeur à ce titre éminent, plus elle exige de celui qui le porte des sacrifices à la patrie, voulant qu'il abdique pour l'intérêt public ses affections, ses volontés et jusqu'à sa raison intime. A l'appui de cette vérité, M. Troplong cite de nombreux et frappants exemples pris dans la famille, dans la propriété, dans les obligations.

Cependant la société romaine ne pouvait pas rester éternellement opprimée parce droit si esclave de la lettre et si rebelle à l'esprit. Partout l'équité se posa à côté du droit civil, la philosophie brise le cercle inflexible tracé par ce patriciat. Du siècle de Cicéron date la période philosophique du droit romain. Le stoïcisme imprime ensuite une impulsion nouvelle à cette révolution qu'avaient en partie commencée la doctrine d'Épicure et la philosophie de Platon. Il donne aux jurisconsultes postérieurs à Cicéron des règles sévères et précises de conduite entre les hommes. S'élevant à des formes plus pures et plus belles, moins intolérant, moins âpre, dégagé des superstitions que la raison lui reprochait lors de ses premières conquêtes à Rome, il devient de plus en plus une philosophie spiritualiste qui proclame le gouvernement de la Providence divine la parente de tous les hommes, la puissance de l'équité naturelle. Mais le droit civil se défend si énergiquement dans son inflexible formulaire, dans son originalité jalouse, que la philosophie n'osa pas procéder avec lui par voie de révolution, elle y aurait échoué. L'équité demanda donc sa part d'influence, non comme une souveraine qui veut déposséder un usurpateur, mais comme une compagne qui radie sous des dehors timides ses vues de domination. «Toutefois, il ne faut pas s'y tromper, dit M. Troplong, sous ces dehors de conciliation et de bon ménage se cachait une antithèse redoutable pour le droit civil; ce qu'on voulait au fond, c'était de réduire à l'impuissance tout en lui prodiguant les témoignages de respect. Aussi le droit, depuis l'époque de Cicéron, est-il en lutte incessante; les deux éléments sont aux prises. Mais le droit civil se trouve tout d'abord réduit au plus mauvais rôle, à celui de la défensive; c'est chez lui, dans ses propres foyers, que la guerre est sourdement portée, et l'équité aspire à y réaliser l'apologue de la lice et ses petits.» Ces prémisses posées, M. Troplong montre par quels efforts ingénieux l'équité continue à agrandir son domaine tout en groupant ses innovations autour de l'ancien droit civil, si restreint dans ses conceptions, si matériel dans ses applications. «Le droit, ajoute-t-il, tend à simplifier dans le fond, et il se complique; dans ses rouages; deux éléments hétérogènes sont juxtaposés; quelquefois ils se rapprochent et se confondent; le plus souvent ils se séparent et se jalousent. L'harmonie manque dans ce majestueux travail; on aperçoit à chaque, pas qu'il est le prix de concessions pénibles, de combats opiniâtres. Le chef-d'œuvre eut été de pouvoir amener entre ces deux éléments une fusion complète; mais le plus ancien avait été trop fortement trempé pour se laisser effacer si vite, et le droit de l'époque impériale, qu'on a coutume s'appeler l'époque classique, porte la marque profonde de son passage; aussi laisse-t-il de grands, d'immenses progrès à désirer. On sent qu'il est loin d'être le dernier mot d'une science complète: il est plutôt l'expression d'une situation transitoire, d'un état transactionnel.»

Pendant la période philosophique, le christianisme avait déjà exercé une influence immense, quoique latente et indirecte, sur les mœurs, les idées, et par une conséquence nécessaire, sur les lois de la société romaine. Dès le règne de Néron, la vérité évangélique avait pris racine dans la capitale du monde; elle y était à côté de Sénèque, levant son front serein sur les calomnies par lesquelles on préludait aux persécutions, à ces supplices d'une persécution raffinée qui étaient aussi un moyen de faire connaître le christianisme et d'appeler sur lui l'intérêt et la sympathie. Depuis lors, elle avait germé, elle s'était développée, elle avait porté ses fruits, elle avait modifié, épuré, à son insu et peut-être malgré elle, l'esprit et le langage de la philosophie du Portique. «Epitecte n'était pas chrétien, a dit M. Villemain, mais l'empreinte du christianisme était déjà sur le monde.» Marc Aurèle, qui persécutait les chrétiens, était plus chrétien qu'il ne croyait dans ses belles méditations. Le jurisconsulte Alpien, qui les faisait crucifier, parlait leur langue en croyant parler celle du stoïcisme dans plusieurs de ses maximes philosophiques. Pour ne citer qu'un seul exemple, les idées avaient fait un si grand chemin sur la question de l'esclavage depuis Platon et Aristote, qu'Alpien lui-même écrivait: «En ce qui concerne le droit naturel, tous les hommes sont égaux.» (L. 32. D. de veg. juris.) Et ailleurs: «Par le droit naturel, tous les hommes naissent libres. (L. A. D. de just. et jure.) N'était-ce pas au christianisme que l'humanité devait cet immense progrès?

La période chrétienne date de Constantin. Avant ce prince, le mouvement marchait avec lenteur par la philosophie stoïcienne, indirectement influencée depuis Tibère par la religion chrétienne. L'avènement de Constantin plaça son point d'appui principal, ostensible, direct, dans le christianisme. Ce furent les évêques, les pères de l'Église et les conciles qui donnèrent l'impulsion réformatrice et accélérèrent sa marche. La jurisprudence dut moins ses perfectionnements à elle-même qu'à la théologie.

Toutefois, l'erreur serait grande de s'imaginer que la révolution religieuse qui porta sur le trône le premier empereur chrétien eut pour conséquence immédiate d'opérer une refonte radicale et absolue des institutions. Constantin réforma beaucoup, mais il ne nivela pas; il ne l'aurait pas pu. Si l'empereur était chrétien, l'empire était encore à demi païen. Avant de convertir les institutions, il fallait s'attacher surtout à convertir les cœurs. Il y avait en outre des intérêts positifs à ménager. Enfin l'Église, ayant été déchirée de bonne heure par les hérésies, s'occupa plus activement de formuler les dogmes fondamentaux sur lesquels reposait l'unité de la foi, que de reformer les mœurs à l'aide des lois civiles.--Cette dualité qui avait développé la philosophie, le christianisme, ne la transforma donc pas en unité. Ce fut toujours la lutte du droit strict et de l'équité, et le difficile arrangement de leurs prétentions contraires.--Il est vrai que l'équité, secondée immédiatement par le christianisme, gagna sur-le-champ un terrain considérable. Bien des choses que la philosophie païenne avait considérées comme étant de droit naturel, la philosophie chrétienne, partant d'un point plus large les considéra comme de droit strict. Les éléments du combat se trouvèrent ainsi souvent déplacées. En cela consista le progrès. Mais le combat resta l'âme de son développement, et tout le poids du christianisme porté d'un seul côté ne put le faire cesser.

Les réformes, opérée et commencées par Constantin, furent maintenue et continuées par ses successeurs. Un moment la réaction polythéiste de Julien l'Apostat arrêta ces progrès du droit. Cette tentative rétrograde ayant avorté, et les idées nouvelles ayant repris leur libre cours, le polythéisme, d'abord toléré, devint l'objet d'une proscription générale sous Théodose le Grand. Cependant tous les empereurs chrétiens acceptèrent le poids du passé et s'efforcèrent seulement de l'alléger. Le code Théodosien fut une œuvre précipitée, mal faite et pleine de lacunes. L'effroi d'une société tremblante à l'approche des Huns pouvait-il produire autre chose que le chaos? Du reste, il est intéressant d'étudier, dans cette défectueuse compilation, le dualisme de l'élément romain jetant ses dernières lueurs, et de l'équité associée désormais à la fortune du christianisme. La sagesse italique se débat encore pour conserver ce qui lui reste de ses antiques privilèges. L'équité, ne connaissant pas toutes ses forces, consent à transiger; elle fait des concessions; mais ses traités de paix ressemblent à ceux qu'Attila arrache au faible Théodose; tous enlèvent au vieux droit quelques-uns de ses lambeaux, et préparent la crise qui, renversant l'idole de son piédestal, ne laissera sur la terre que des débris.