Quoi qu'il en soit, voilà Bélisaire aveugle et qui part bientôt, pour l'exil, guidé, par sa fille Irène, qui joue près de lui le même rôle qu'Antigone auprès d'OEdipe. Ils arrivent au mont Hémus. Là, ils rencontrent des Alains.

Ces Alains sont au nombre de vingt, ou à peu près, et telle est la grandeur de leur courage, qu'ils ont entrepris d'attaquer Constantinople et de mettre cette grande capitale à feu et à sang. Il est vrai qu'ils ont un chef qui ne plaisante pas, et qui ne connaît point d'obstacles: c'est Alamir, cet ami de Bélisaire dont je vous ai déjà parlé. Il a juré de venger le grand homme opprimé, et de noyer Constantinople dans des flots de sang. Mais Bélisaire le fait bien vite revenir à résipiscence. Bélisaire est toujours citoyen dévoué, sujet fidèle, et le malheur ni l'injustice n'ont eu aucune prise sur sa grande âme. Enfin, comme le drame touche à son dénoûment. Bélisaire reconnaît bientôt dans Alamir ce fils qu'il avait jadis condamné à mort, et qu'il croyait avoir perdu.

L'empereur, à la nouvelle de l'incursion des Alains, a fait marcher ses troupes à leur rencontre. Bélisaire se met, de son autorité privée, à la tête de l'armée grecque. Comment l'accepte-t-elle pour chef, et comment s'y prend-il pour la commander? C'est ce que je ne saurais dire, puisque l'auteur a négligé d'éclaircir ce point; mais il bat les Alains, et c'est ce qui importe le plus à l'empereur et aux habitants de Constantinople.

Hélas! tout a une fin sur cette terre, les plus grands héros comme les plus absurdes livrets. On apporte un brancard dans la tente de Justinien. Sur le brancard est étendu le conquérant de l'Afrique et de l'Italie, et le vainqueur des Alains, qui a reçu le coup mortel à cette dernière bataille, et vous pouvez à votre choix, selon votre goût et vos dispositions particulières, pleurer le trépas du grand capitaine, ou rire tout à votre aise des incroyables inepties de l'auteur du libretto.

Vous ne rirez pas du moins de la partition, et c'est l'essentiel. Il y a, dans l'œuvre de M. Donizetti, des morceaux remarquables en assez grand nombre pour qu'on lui pardonne ceux où il s'est un peu négligé. Ne parlons pas de ceux-ci, mais indiquons au lecteur une jolie cavatine, pleine de sentiment et de distinction, et que mademoiselle Nissen exécute à merveille;--un duo pour basse et ténor, dont l'andante, tendre et pathétique, contraste de la manière la plus heureuse avec la strette brillante qui le termine;--un chœur de sénateurs, qu'il ne faut pas comparer au chœur des juges dans la Pie Voleuse, mais qui n'en a pas moins un mérite fort distingué;--un finale à six voix, où brillent des traits énergiques et de très-grands effets. Tout cela est dans le premier acte, ou, comme dit l'auteur du livret, dans la première partie.

Au second acte l'air d'Alamir: Trema, Bisanzio, est plein d'éclat et de force. Il fait beaucoup d'effet; il en ferait plus encore si M. Corelli le nasillait, un peu moins. Hélas! qui n'a pas en ce monde un péché d'habitude, où il tombe malgré lui, et le plus souvent sans s'en douter? Le péché mignon de M. Corelli est de prendre quelquefois son nez pour sa bouche, et de se servir indifféremment, pour chanter, de l'un et de l'autre. Mais que fais-je, moi? et pourquoi vais-je m'accrocher au nez de M. Corelli, pendant que mademoiselle Nissen et Fornasari sont là qui m'appellent?

Rien de mieux pensé ni de mieux écrit que le duo chanté par ces deux virtuoses; rien de plus gracieux, de plus tendre, de plus pathétique. La situation était de celles qui conviennent, particulièrement au talent de M. Donizetti. Il l'a traitée de main de maître, et y a versé à pleine mesure les charmantes mélodies et la sensibilité douce et passionnée tout à la fois, qui font de Lucie de Lammermoor une œuvre si aimable et si séduisante. Ce duo est le morceau capital de la partition de Belisario; il n'y a que le trio de la reconnaissance, au troisième acte, qui puisse lui être comparé: les mêmes qualités s'y retrouvent, et les trois voix y sont agencées avec cette habileté magistrale dont les musiciens italiens ont seuls le secret.

Le chœur des Alains, qui précède ce duo, est aussi un morceau remarquable: le, rhythme fougueux et désordonné que l'auteur a choisi peint à merveille le courage effréné et la soif de pillage qui animent ces Barbares. Mais je regrette que le public n'ait pas fait plus d'attention à la ritournelle qui sert d'introduction à ce troisième acte; elle est vraiment magnifique, et les gens de goût me sauront gré, je l'espère, de la leur avoir signalée.

La première représentation de Belisario était également intéressante par l'importance de l'ouvrage et par le début de M. Fornasari. Ce jeune chanteur a de très-grandes qualités; sa voix est fort belle: c'est une basse-taille très-grave, mais qui,--chose rare,--s'élève avec une extrême facilité. Il suit de là que M. Fornasari peut chanter à volonté les rôles de baryton et les rôles de basse. Il a beaucoup de force et de volume, avec beaucoup d'agilité. Tout cela, j'en conviens, n'est pas encore suffisamment réglé, et il y aurait bien quelque chose à dire sur la manière dont M. Fornasari emploie ce bel instrument; mais il l'a, et c'est le point important. Avec du travail et de bons conseils, il saura promptement, s'il le veut, la manière de s'en servir.

Comme acteur, il n'est pas non plus irréprochable; mais il ne pêche que par excès de zèle, précieux défaut, et dont il est bien facile de se corriger.