Ou ne peut trop aimer trois sortes de personnes:
Les dieux, sa maîtresse et son roi.
Vous voyez donc bien que Bélisaire n'a fait que son devoir. Mais sa femme Antonine est comme vous, madame, et n'entend rien à cette morale-là.
Il faut vous dire que Proclus a jasé, et qu'Antonine sait tout. Jugez de sa colère! Elle jure de perdre son mari pour venger son fils, et je vais vous raconter comment elle s'y prend. Cela est toujours bon à connaître, et peut servir dans l'occasion.
Bélisaire, qui est en train de reconquérir l'Italie sur les Goths, écrit à sa femme de temps en temps, comme tout bon mari doit faire. Il paraît que dans une ses lettres il a imprudemment laissé beaucoup d'espace entre le texte et la signature. Que fait Antonine? Elle livre la missive à Eutrope, le mortel ennemi de Bélisaire; et Eutrope, qui a d'habiles faussaires à sa disposition, fait ajouter à la lettre du héros une phrase qui doit suffire pour le faire pendre.
Portrait de Fornasari.
Bélisaire revient d'Italie et rentre à Constantinople sur une de ces petites voitures à deux roues et non suspendues que nous nommons charrettes, mais qu'en langage tragique on appelle chars. Il est impossible d'être plus glorieusement cahoté. Il jouit de tous les honneurs du triomphe; il a même le bonheur d'embrasser publiquement Justinien; mais, ô néant des grandeurs humaines! à peine a-t-il eu le temps de chanter avec son ami Alamir un andante et une cabalette, qu'Eutrope se présente, lui demande son épée de par l'empereur, et le somme de comparaître devant la Cour des Pairs du pays. Il est accusé de haute trahison au premier chef.
Il nie, comme de raison; mais on lui présente la lettre. Il reconnaît d'abord son écriture; mais, quand il a tout lu, il s'indigne, et déclare qu'il y a faux et interpolation. Il en appelle au témoignage d'Antonine. Mais Autonine confirme l'accusation, et déclare avoir reçu la lettre telle qu'elle est. Vous imaginez, bien comment Bélisaire la traite. «Mauvaise épouse! mauvaise mère! (Ils ont une lille, nommée Irène, qui est présente.)--Ah! mauvaise mère!... Et vous donc, avez-vous la prétention d'être bon père, par hasard? rayez cela de vos papiers, car je sais tout.--Quoi!--Tout ce que Proclus savait.--Aïe!»
Bélisaire met sa tête dans ses deux mains et ne tarde pas à faire sa confession générale devant sa femme et sa fille, devant le Sénat et l'empereur. Quand il a fini, Antonine se remet de plus belle à lui dire des injures, ce qui est tout simple. Mais on comprend plus difficilement que le Sénat s'en mêle fasse crever les deux yeux à un homme à qui l'on ne peut guère reprocher qu'un excès de dévouement à la dynastie régnante. Justinien est-il donc si mauvais politique? et ne voit-il pas que cet exemple n'est pas encourageant?