Labrue est l'honnête ouvrier que les conseils de Courvoisier ont perverti. «Un jour M. Courvoisier me dit: Viens déjeuner avec moi; j'acceptai, et ce fut là mon malheur. Tout en déjeunant, il m'a fait philosopher sur trente-six choses; ç'a été le commencement de tout.» Cependant Labrue avait évidemment un fond de dispositions très-grandes pour la philosophie de Courvoisier, car d'élève qu'il était tout à l'heure, il devint bientôt passé maître. C'est Labrue qui fabriquait les fausses clefs, forçait les coffres-forts et les serrures; sa science de serrurier lui avait naturellement valu ce terrible emploi. Plus d'une fois, et notamment chez. M. Brongniart, Labrue, qui avait une bonne clientèle et jouissait d'une excellente réputation, fut mandé, comme serrurier, pour réparer les dégâts qu'il venait de faire comme voleur.
Gauthier fait le bon apôtre: à l'en croire, Courvoisier a été son mauvais génie, Courvoisier l'a tenté un jour qu'il se débattait entre un huissier et un protêt; Gauthier était marchand de vins.--Courvoisier prétend que le bonhomme Gauthier joue la modestie, et qu'avant de travailler avec lui, il était déjà dans le bon chemin. Courvoisier pourrait bien avoir raison, les premières affaires que fit Gauthier après leur association semblent le prouver: il vola son correspondant et dévalisa son propriétaire.
Engérer, le receleur, nie tout d'une voix aigre et sardonique, tandis que la femme Roche, la maîtresse de Flachat, proteste avec fracas de sa vertu et de son innocence. Il y a ensuite les subalternes, qu'il me répugne de nommer; c'est déjà trop d'être demeuré si longtemps avec les chefs.--A l'un le président dit:» Vous avez été condamné à cinq ans de réclusion.--Qu'est-ce que cela prouve?» répond-il.
L'autre, à l'entendre, débuta par des niaiseries, par des broutilles; puis il ajoute: «Peu à peu l'ambition m'est venue; je me suis lancé dans les grandes affaires; mais je n'ai pas eu de bonheur, ça s'est bâclé par vingt ans de galères!»
Le niais ne manque pas à la troupe; ainsi la pièce est complète; tandis que tous ces bandits s'adressent aux billets de banque et aux pierreries, Vavasseur escamote trente livres de beurre à une fruitière; aussi soutient-il qu'il n'a pas l'honneur d'être un voleur de profession: il s'est trouvé; un jour très-affamé de beurre frais, voilà tout.
Nous avons réservé Flachat pour le dernier chapitre; c'est que Flachat, par sa hardiesse, son effronterie, la singularité de ses actions et le tour de son esprit, est certainement le personnage le plus curieux de cette odyssée de mécréants.
Flachat dit en voyant entrer chez lui le commissaire de police: «Bien! il paraît que c'est fini!» Après avoir escaladé, avec Courvoisier et Labrue, une fenêtre de l'hôtel de M. de Crillon, il entend le son d'un piano dans la pièce voisine. «Bon! bon! s'écria-t-il; tant qu'on fera de la musique, ça ira bien.» Confronté avec M. Veyrat, dont il a forcé la caisse, «Cela ne valait pas la peine que je me suis donnée; M. Veyrat est propriétaire, M. Veyrat est riche, de quoi se plaint-il? il devrait plutôt me remercier de l'avoir tenu quitte à si bon marché.»
Dans son ardeur de déprédation, Flachat n'épargnait personne; il n'épargna pas même sa femme. C'était une honnête créature, séparée depuis longtemps de ce malheureux, et qui servait chez madame la princesse de La Tremoille en qualité de femme de chambre. Un jour, Flachat dit à Courvoisier: «Tiens, j'ai une drôle d'idée: il faut que je reprenne à mon épouse les cadeaux de noce que je lui ai faits...» Et, peu de jours après, il pénétrait dans l'hôtel de La Tremoille et enivrait le portier, tandis que Courvoisier accomplissait le crime. Courvoisier voulait pousser l'attentat, de la femme de chambre à la princesse, mais il rencontra dans une des galeries le tombeau du prince de La Tremoille: «J'eus peur, a-t-il dit depuis, en voyant cette tombe, et je me sauvai par la fenêtre.»
Après sa femme, Flachat vola deux de ses maîtresses. «Nous n'avons rien de mieux à faire aujourd'hui, dit un matin Flachat à deux de ses complices; allons à la campagne, ça nous promènera.» Et il les mène chez sa belle-mère, qu'ils dévalisent. Mais voici le fait le plus curieux: ces deux hommes, après le crime, s'installent dans la chambre à coucher de la pauvre femme, boivent son vin, s'enivrent et bientôt se roulent sur les fauteuils et sur le lit. Ah çà! s'écrie Flachat; qu'est-ce que c'est qu'une conduite comme ça? voulez-vous bien finir? je suis chez moi; si cela continue, je vous mets à la porte!»
Flachat a tiré vanité à l'audience, d'un trait de singulière humanité; il s'agit de Labrue, qui vint un jour lui demander un prêt d'argent: «Tu as besoin d'argent, lui dis-je; eh bien! je vais t'en procurer. Précisément j'avais en vue, ce jour-là, une excellente affaire, le vol Lallemand; je le donnai à Labrue, qui me le remboursa plus lard.» Une autre fois, il promet 150 francs à Jossien sur le produit d'un vol auquel il le dispense de participer, et il les lui donne en effet. «Que voulez-vous, monsieur le président! Jossien n'était pas heureux, je venais à son secours.»